Piketty juge «idéologique» la charge du Financial Times

Le choc est rude pour Thomas Piketty. L’économiste français, devenu la coqueluche de la gauche américaine avec son dernier livre Le capital au XXIe siècle (Seuil, 2013), a fait la une de l’édition du Financial Times, des samedi 24 et dimanche 25 mai, non pour y être encensé, mais pour y voir contester la solidité de ses travaux. La revue Science lui avait ouvert ses colonnes, le 23 mai, ainsi qu’à Emmanuel Saez, un économiste français professeur à l’université de Berkeley, avec lequel il a travaillé sur les inégalités.

 

Le journal britannique porte une grave accusation contre M. Piketty, directeur à l’École des hautes études en sciences sociales et professeur à l’École d’économie de Paris : il l’accuse d’avoir fait « des erreurs de calcul » qui « faussent les résultats » de son travail.

 

Les journalistes du Financial Times Christian Giles et Ferdinando Giugliano font état notamment « d’erreurs de transcription, de calculs contestables de moyenne, de nombreux ajustements inexpliqués de chiffres, de données non sourcées, du recours inexpliqué à des périodes temporelles différentes… ». Des erreurs « suffisamment sérieuses », selon eux, pour affaiblir la thèse principale de M. Piketty, à savoir qu’une part croissante de la richesse totale est détenue par les plus riches (le chercheur propose d’instaurer un impôt progressif sur le capital).

 

On l’aura compris : l’écho rencontré par les travaux de M. Piketty sur l’accroissement par le haut des inégalités de revenus agace le quotidien, d’autant qu’ils ont été salués par de nombreux économistes et chercheurs. Parmi eux, les keynésiens, Prix Nobel d’économie, Paul Krugman ou Joseph Stiglitz — auteur du Prix de l’inégalité —, dont les travaux mettent en évidence le même phénomène.

 

Dans sa réponse, publiée par le Financial Times, M. Piketty commence par se féliciter de voir les journalistes du quotidien se servir des tableaux Excel qu’il a lui-même mis en ligne. Il reconnaît aussi qu’« il faut faire aujourd’hui avec ce que l’on a, à savoir un ensemble de sources très diverses et hétérogènes sur la richesse. Ainsi que je l’explique dans mon livre, dans l’annexe en ligne et dans les nombreux articles techniques que j’ai publiés, il faut faire un certain nombre d’ajustements sur les données brutes pour les rendre plus homogènes dans le temps et dans l’espace. Je ne doute pas du fait que mes séries de données historiques seront améliorées à l’avenir, mais je serais très surpris que cela change en quoi que ce soit mes principales conclusions sur l’évolution à long terme de la distribution des richesses. »

 

Krugman appuie le Français

 

Sur son blogue du New York Times, dans un billet du 24 mai intitulé Is Piketty All Wrong ?, M. Krugman vient au secours du Français. Il soutient ses conclusions sur la dynamique des inégalités tout en relevant que l’universitaire devra répondre aux critiques qui lui sont faites.

 

Interrogé le 24 mai par Le Monde, l’économiste, que ses rivaux en France voient dans leurs pires cauchemars succéder en 2015 à Esther Duflo sur une des chaires annuelles du Collège de France, a qualifié l’article du Financial Times d’« attaque purement idéologique. Tous les classements de fortunes du monde indiquent que les plus hauts patrimoines ont progressé beaucoup plus vite que la moyenne des patrimoines. Si le Financial Times a un classement de fortunes indiquant des conclusions différentes, qu’il le publie ! Pour finir, c’est la façon la plus claire de poser le débat : le top croît-il plus vite que la moyenne, oui ou non ? D’après Forbes, trois fois plus vite », rappelle-t-il, tout en faisant état de « nouveaux graphiques éloquents » sur la question d’Emmanuel Saez et de Gabriel Zucman, professeur à la London School of Economics.

 

En affirmant que les erreurs qu’il a repérées sont « semblables à celles qui ont mis à mal, en 2013, le travail sur la dette publique et la croissance des économistes américains Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff », le Financial Times va peut-être un peu vite en besogne. La thèse en question, publiée en 2010, a longtemps été invoquée pour justifier les politiques d’austérité. Mais des chercheurs de l’université Amherst qui l’ont corrigée de ses erreurs factuelles, refaite et recalculée, ont obtenu des résultats radicalement inverses à ceux présentés par Mme Reinhart et M. Rogoff. Le travail minutieux des chercheurs d’Amherst a été confirmé, depuis, par une étude du Fonds monétaire international de février 2014 (Dette et croissance : y a-t-il une limite magique ?). Alors que la croissance des inégalités de répartition des revenus a déjà fait l’objet de nombreuses autres mesures et constats non contestés ces dernières années.


Par Claire Guélaud et Adrien de Tricornot

1 commentaire
  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 27 mai 2014 10 h 55

    Robin des Bois et Karl Marx appuient Thomas Piketty !


    Robin des Bois ainsi que Karl Marx avaient tous deux parfaitement raison => que les méga riches paient pour les très pauvres !

    Il n’est donc pas surprenant que le 1 % des plus riches rejettent l’idée de payer plus d’impôt sur leurs richesses qui augmentent beaucoup plus vite que celles (en moyenne) des 99 %, et c’est ce que vient d’oser hasarder le journal « Financial Times », porte-parole médiatique de ces 1 %.

    Écolosociétalement,

    Daniel Clapin-Pépin
    Écologiste humaniste altermondialiste coopérativiste postcapitaliste
    Professeur de gestion + éthique + comptabilité environnementales
    Département des sciences comptables
    École des sciences de la gestion
    UQAM