Ils ont osé être fermière et fermier

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
Les gens qui décident de se consacrer à l’agriculture sont souvent très attachés à leur terre et veulent tout faire pour la conserver.
Photo: - Le Devoir Les gens qui décident de se consacrer à l’agriculture sont souvent très attachés à leur terre et veulent tout faire pour la conserver.

Ce texte fait partie du cahier spécial Agriculture - Mai 2014

Terry Banack et Russel Pocock sont aujourd’hui des producteurs agricoles établis. Ils ont toutefois connu des temps difficiles avant de goûter au profit. Tour de ferme entre l’Alberta et les Cantons-de-l’Est.

« Je suis une fermière », affirme Terry Banack sans la moindre hésitation. Mais si cela n’avait été que de son père, l’Albertaine n’aurait jamais fait carrière dans l’agriculture. Lui-même cultivateur, il avait l’habitude de dire à sa fille : « C’est trop de travail ! Tire-toi d’ici le plus vite possible. »

 

« Même si ma tête me disait que mon père avait raison, mon coeur en a décidé autrement puisque je me suis éprise de Humphrey et que lui voulait devenir fermier. Je l’ai donc suivi », raconte la productrice de céréales et d’oléagineux venue témoigner de son quotidien agricole aux participants du Dialogue sur l’agriculture familiale en Amérique du Nord. Il faut dire que son mari, Humphrey Banack, avait l’agriculture dans le sang : sa famille cultive la même terre en Alberta depuis 1906.

 

Terry Banack était décidée à s’impliquer dans la ferme familiale au même titre que sa mère l’avait fait avant elle, travaillant dans les champs. « Plusieurs femmes supportent la ferme familiale à leur manière,observe-t-elle. Certaines font la comptabilité, d’autres cuisinent et jardinent. D’autres encore soutiennent financièrement leur famille en travaillant à l’extérieur de la ferme. Il y en a aussi qui, au nom de la survie de leur couple, préfèrent ne pas s’impliquer du tout dans les affaires de la ferme. Personnellement, je pense que je n’avais pas le choix de mettre la main à la pâte. C’était le seul moyen de passer du temps de qualité avec mon mari. Autrement, il n’est jamais à la maison ! »

 

Être mariée à son partenaire d’affaires n’est pas de tout repos, admet-elle néanmoins. « On se réveille ensemble, on mange ensemble, on travaille ensemble. Et lorsqu’enfin on rentre chez nous, on regarde par la fenêtre et on s’aperçoit qu’il reste encore une corvée à faire. Alors, on y retourne, puis on se met au lit, exténués. Pas facile de séparer sa vie de couple de sa vie professionnelle ! »

 

Mais les Banack y sont parvenus, malgré les nombreux obstacles qui ont jonché leur chemin. Pendant une quinzaine d’années, alors que la ferme n’était pas rentable, ils ont conservé un emploi à l’extérieur, elle comme professeure de piano et lui comme ouvrier dans une usine de tuyaux d’acier. En parallèle, le couple tenait un magasin de fournitures agricoles.

 

Aujourd’hui, ils ont atteint leur but : être autosuffisants. Ils peuvent désormais embaucher du personnel et disposent même d’un peu de temps libre.

 

Retour à la terre

 

Même s’ils ont grandi sur une ferme, les parents de Russel Pocock ne voulaient rien savoir de la vie rurale. « Dans les années 1950, l’agriculture était synonyme de misère », rappelle-t-il. Imaginez donc leur surprise quand leur fils leur a appris qu’il avait utilisé ses prêts et bourses pour s’acheter un lopin de terre à Compton dans les Cantons-de-l’Est. « Pour eux, c’était un échec total », dit-il en rigolant.

 

L’avenir a cependant donné raison à Russel Pocock. Ce qui n’était au départ qu’un projet d’« agriculture d’approche écologique » s’est transformé en une ferme familiale rentable, la première au Canada, d’ailleurs, à être certifiée biologique. « Au début, je faisais tout à la main,raconte-t-il. J’étais “antimachinerie”. Puis, j’ai acheté des chevaux et enfin, des tracteurs. Aujourd’hui, tout cela est devenu plus grand que moi. »

 

Quarante ans après sa fondation, la Ferme Sanders exporte 90 % de ses récoltes de fruits et de légumes aux États-Unis. Russel Pocock est membre de Deep Root Organic, une coopérative située au Vermont qui se charge de transporter les produits de la Ferme Sanders et de les distribuer à des grossistes de la côte est américaine. La célèbre chaîne de supermarchés biologiques Whole Foods est le plus grand client de Russel Pocock.

 

« La relation entre la famille et la terre est magique,déclare-t-il. Je suis très attaché à ma terre et c’est pourquoi ç’a toujours été une de mes priorités de bien la conserver pour mieux maintenir la productivité de mon entreprise pour les générations futures. Je m’inquiète un peu du jour où les terres tomberont entre les mains des grandes entreprises. Si je n’étais qu’un employé, je ne ferais pas les mêmes efforts. »


Le défi de la relève

 

Comme beaucoup d’autres propriétaires de ferme familiale, Terry Banack et Russel Pocock ne peuvent s’empêcher de s’interroger sur l’avenir de leur entreprise. « Pour le moment, je laisse l’occasion à mes enfants d’explorer différentes options, d’aller voir ailleurs… pour mieux revenir, j’espère ! », dit Mme Banack, mère de deux filles et d’un garçon.

 

« Je cherche une façon de susciter l’intérêt d’au moins l’un de mes quatre enfants, signale Russel Pocock. Le profit est une chose, mais ils doivent aussi ressentir de l’amour pour la terre, un amour que nous, cultivateurs, devons partager avec la prochaine génération. Beaucoup y échouent. Je réalise moi-même ma capacité limitée à les encourager à reprendre la ferme alors qu’il y a tellement de choix de carrière qui s’offrent à eux. »

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