Il y a plus d’une ferme et d’une façon de cultiver la terre

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Agriculture - Mai 2014

L’agriculture familiale serait-elle à la recherche d’une définition ? Selon le socioéconomiste français Jean-Michel Sourisseau, on ne peut définir l’agriculture familiale en termes de chiffre d’affaires ou de nombre d’hectares.

Le paradoxe a de quoi faire sourciller : alors qu’on célèbre l’agriculture familiale en lui accordant une année internationale, la définition même de ce type d’exploitation agricole ne fait pas consensus.

 

Au Canada, on dira que c’est une « ferme possédée et exploitée en tant qu’entreprise familiale, les membres de la famille prenant les décisions d’affaires ». Pour les Mexicains, ce sont « de petits agriculteurs, éleveurs, forestiers et pêcheurs aux ressources limitées qui possèdent un accès réduit aux ressources de la terre et du capital, qui utilisent de façon prédominante le travail familial et dont le chef de famille est directement impliqué dans le processus de production ».

 

Adapter les politiques

 

Un tel flou pose problème quand vient le temps d’élaborer des politiques publiques adaptées à la réalité des fermes familiales, ce qui cause parfois plus de mal que de bien. « Dans les pays de l’Afrique de l’Ouest, des dirigeants mettent en place des politiques favorisant une modernisation rapide de l’agriculture, croyant que c’est le meilleur chemin pour accéder au développement tel que l’ont connu les pays occidentaux, illustre Jean-Michel Sourisseau, socioéconomiste français rattaché au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Du coup, ils vident les campagnes. Or, 40 % de la population active mondiale travaillent dans l’agriculture, et l’immense majorité d’entre eux oeuvrent dans une exploitation agricole familiale. C’est particulièrement vrai en Afrique. Les villes seront-elles capables d’absorber cette main-d’oeuvre déracinée ? Veut-on une agriculture de plus en plus industrialisée ? »

 

Certains sont tentés de définir l’agriculture familiale en termes de chiffre d’affaires ou de nombre d’hectares. Cela est non seulement insuffisant, mais aussi un peu dangereux, soutient l’expert. « La taille est un critère relatif : une grande exploitation dans une économie émergente restera toujours une très petite exploitation à l’échelle mondiale. De plus, parler de l’agriculture familiale comme d’une petite agriculture est péjoratif puisqu’on implique qu’elle est sans doute archaïque et qu’elle devrait se développer davantage. »

 

Même s’il n’appartient pas au monde agricole, Jean-Michel Sourisseau propose humblement sa propre définition de l’agriculture familiale, une définition qui permet aux diverses déclinaisons d’y coexister. Elle conviendrait donc aussi bien au producteur indien qui fait ses récoltes à la main et qui vend ses produits au marché local qu’au fermier canadien qui possède la machine dernier cri et qui a accès à un réseau de distribution national.

 

Des liens organiques

 

« L’agriculture familiale est caractérisée par des liens organiques entre la famille et l’unité de production et par la mobilisation majoritaire du travail familial, déclare le chercheur. Le capital de la famille est aussi celui de la ferme et le travail est accompli par les membres de la famille. Il n’y a pas de rapports salariaux, mais plutôt un attachement envers la terre et la famille. »

 

Il existe des processus qui, selon Jean-Michel Sourisseau, éloignent la ferme de la famille, comme la dépendance aux banques, l’intégration au marché international et l’agrandissement de l’exploitation. « Au fur et à mesure qu’on met du capital dans son exploitation, on ajoute de la pression et on perd de l’autonomie,observe le socioéconomiste. Du coup, on a tendance à détacher la famille de l’entreprise pour ne pas lui en faire subir les risques. J’ai l’habitude de dire qu’une exploitation peut faire faillite, mais pas la famille. »

 

Les paysans en désaccord

 

Là où le bât blesse souvent dans le débat entourant la définition de l’agriculture familiale, c’est quand il est question de l’agriculture paysanne. « Les défenseurs de cette agriculture voient dans l’appellation et la célébration de l’agriculture familiale un risque à élaborer des définitions trop inclusives et, conséquemment, à parler de tout et de n’importe quoi sans vraiment s’intéresser aux paysans », explique Jean-Michel Sourisseau.

 

L’agriculture paysanne, poursuit-il, fait partie de l’agriculture familiale, mais elle s’en démarque par son autonomie, son engagement envers la famille et la terre et le fait qu’elle soit moins tournée vers les marchés et davantage insérée dans la communauté. « Ce faisant, les tenants de l’agriculture paysanne craignent qu’au nom de l’agriculture familiale, on réclame plus d’ouverture des marchés et plus d’intensification et que l’on consacre moins d’énergie à d’autres problèmes, comme celui de la localisation des marchés publics et la maîtrise de l’autonomie », analyse-t-il.

 

Le chercheur estime que le débat mérite d’être posé, mais se refuse à trancher. Il rappelle cependant que les agricultures familiale et paysanne partagent plusieurs préoccupations, telles que la financiarisation et l’industrialisation à outrance des fermes. « Il me semble que l’ambition de l’année internationale n’est pas d’exclure l’agriculture paysanne, mais plutôt de créer un rassemblement autour de l’agriculture familiale assez fort pour lutter contre ces dérives », conclut Jean-Michel Sourisseau.

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