Le pari risqué des sables bitumineux

Si les pays veulent respecter leur engagement de limiter à 2 degrés le réchauffement de la planète, une bonne partie des réserves pétrolières mondiales devra rester inexploitée.
Photo: Agence France-Presse (photo) Mark Ralston Si les pays veulent respecter leur engagement de limiter à 2 degrés le réchauffement de la planète, une bonne partie des réserves pétrolières mondiales devra rester inexploitée.

C’est dans les sables bitumineux albertains qu’il risque de se perdre le plus d’argent dans le monde si les gouvernements tiennent parole en matière de changement climatique ou s’il se produit n’importe quel autre choc qui fasse baisser le prix du pétrole, rapporte une étude.

 

Il s’investira dans le monde, au cours des dix prochaines années, plus de 1100 milliards dans des projets pétroliers qui auront besoin, pour être rentables, que le prix de l’or noir sur les marchés soit d’au moins 95 $ le baril, constate le think tank écologiste britannique Carbon Tracker Initiative (CTI) dans une étude de 24 pages dévoilée jeudi. La plus grande part de ce total, soit 400 milliards, sera investie dans les sables bitumineux de l’Alberta. Or, si les pays veulent respecter leur engagement de limiter à 2 degrés le réchauffement de la planète, une bonne partie des réserves pétrolières mondiales devra rester inexploitée. Les ressources qui seront exploitées quand même seront logiquement les moins chères, avec un seuil de rentabilité qui ne dépassera probablement pas 75 $ le baril de Brent.

 

Si on regarde à plus long terme, les investissements privés dans des projets dont le seuil de rentabilité sera supérieur au cap de 95 $ le baril pourraient atteindre, d’ici 2050, le total astronomique de 21000 milliards, poursuit le CTI, non seulement dans les sables bitumineux, mais aussi dans certains projets d’exploitation de pétrole conventionnel, de pétrole de schiste et de pétrole lourd, ainsi que dans l’Arctique ou encore en eau profonde et très profonde. Sur presque 2300 milliards d’investissements dans les sables bitumineux albertains, plus de la moitié (1200 milliards) devrait aller dans des projets dépassant le seuil critique de rentabilité, à raison d’environ 600 milliards dans la fourchette de 95 $ à 115 $ le baril, de 450 milliards dans celle allant de 115 $ à 135 $, de 90 milliards entre 135 $ et 165 $, et d’un peu plus de 60 milliards à un seuil de rentabilité supérieur à 165 $ le baril.

 

Mise en garde aux actionnaires

 

« Assurez-vous de bien comprendre votre degré d’exposition aux coûts de carbone les plus élevés », recommande aux gestionnaires de placement et aux petits actionnaires l’étude du CTI. Pour l’instant, « les sables bitumineux de l’Alberta restent le premier secteur à éviter en la matière », note-t-on, soulignant qu’en plus des coûts élevés d’extraction et de raffinage, les compagnies doivent y assumer des frais supplémentaires d’environ 15 $ le baril liés au manque d’infrastructure de transport.

 

Les auteurs de l’étude constatent que quatre compagnies, qui y investiront le plus d’argent dans des projets dépassant le seuil critique de rentabilité, devraient être Canadian Natural Resources (39 milliards), Suncor (31 milliards), Shell (26 milliards) et Cenovus Energy (26 milliards). Les chercheurs s’en font cependant presque plus pour les compagnies qui arrivent un peu plus loin dans le classement, mais dont une forte proportion du portefeuille d’investissements se trouve dans ces projets à risque. Ils citent le cas d’Athabasca Oil Sands Corp., avec 24 milliards d’investissements représentant presque 90 % de ses billes, mais aussi les cas de Laricina Energy (14 milliards pour 97 %) et de Teck Resources Limited (13 milliards pour 100 %).

 

Désaccords sur les prix du pétrole

 

La méthode employée par CTI pour estimer la quantité de pétrole qui sera éventuellement nécessaire et, par conséquent, le seuil de rentabilité au-dessus duquel il devient risqué d’investir dans un nouveau projet, est loin de faire l’unanimité au sein de l’industrie pétrolière. ExxonMobil et BP y ont encore répondu récemment, disant préférer se fier aux tendances de la demande mondiale en hausse constante plutôt qu’à d’hypothétiques mesures gouvernementales de lutte contre les changements climatiques.

 

Le CTI rétorque qu’il n’y a pas que les gouvernements qui sont susceptibles de rendre la vie plus difficile aux carburants fossiles, il y a aussi une multitude d’acteurs économiques qui font de plus en plus le pari d’un inévitable virage vert. Et puis, disent-ils, il y a d’autres facteurs qui peuvent influer sur les prix du pétrole, à commencer par un ralentissement de la croissance des économies émergentes, comme la Chine, mais aussi la découverte de nouvelles sources d’énergie moins coûteuses ou n’importe quel autre choc ou changement inattendu. « La prédiction des prix du pétrole est un exercice difficile », rappellent les auteurs de l’étude. Si le prix du baril de Brent s’est maintenu aux alentours de 110 $ depuis le début de l’année, il faut se souvenir qu’il est aussi passé sous la barre des 50 $ à deux reprises seulement au cours des dix dernières années, soit en 2004 et en 2008-2009.

1 commentaire
  • Marc O. Rainville - Abonné 9 mai 2014 13 h 23

    Ce n'est pas moi qui le dit.

    Investir dans le pétrole sera toujours rentable maintenant que ce secteur est devenu l'hôte de nombreux véhicules financiers permettant de blanchir l'argent du crime organisé. Du moins, selon l'auteur John LeCarré dans son dernier roman Our kind of traitor...