Cherchez la femme... aux postes de commande

Monique Jérôme-Forget, ex-ministre des Finances et ex-présidente du Conseil du trésor
Photo: Jacques Nadeau - Archives Le Devoir Monique Jérôme-Forget, ex-ministre des Finances et ex-présidente du Conseil du trésor

Les mentalités changent, la teneur des conversations évolue, mais les chiffres progressent lentement. En cette Journée internationale des femmes axée sur l’égalité des sexes, force est de constater que toutes les entreprises canadiennes n’appliquent pas ce principe au même rythme.

 

Selon les chiffres publiés en début de semaine par l’Institut Catalyst, la représentation moyenne des femmes au sein des conseils d’administration des plus grandes entreprises canadiennes cotées en Bourse a évolué de près de 2 % en deux ans, passant de 10,3 à 12,1 % entre 2011 et 2013. Inversement, près de 42 % de ces sociétés ne comptent toujours aucune femme autour de la table du C.A., une baisse de 4 % par rapport à 2011. L’étude publiée tous les deux ans nous apprend par ailleurs qu’à l’échelle du pays, le Québec arrive en troisième position avec une représentation féminine de 19,8 %.

 

« Les conversations commencent à changer. Depuis cinq ou dix ans, on voit que les chefs d’entreprise ont vraiment compris l’importance des femmes dans leur organisation, autant au conseil d’administration qu’ailleurs dans l’entreprise », souligne la directrice de Catalyst Canada, Alex Johnston.

 

Les documents publiés par l’Institut avancent notamment que la diversité des sexes au sein des C.A. renforce « la compétitivité économique » des sociétés. « Un nombre grandissant d’études a établi le lien entre les organisations à fort rendement et le niveau élevé de diversité au sein des cadres et de la haute direction », y ajoute la présidente et chef de la direction de Rio Tinto Alcan, Jacynthe Côté.

 

Une affirmation que le président du conseil d’administration de l’Institut sur la gouvernance des organisations publiques et privées (IGOPP), Yvan Allaire, « n’achète pas ».

 

À ses yeux, trop de variables peuvent déterminer la compétitivité d’une société pour qu’on puisse isoler l’apport des femmes. « Il s’agit plutôt d’une question d’équité. Il y a des femmes intelligentes et compétentes qui doivent avoir leur place à la tête des entreprises. »

 

Les observateurs s’entendent pour dire que les femmes sont sous-représentées dans les conseils d’administration et parmi les postes de haute direction québécois et canadiens. Mais tous ne s’entendent pas sur le remède à privilégier.

 

En avril 2013, le gouvernement du Québec a adopté des cibles échelonnées sur 15 ans pour hausser la représentation féminine aux postes d’administrateurs : 20 % en 2018, 30 % en 2023 et 40 % en 2028. Ces objectifs sont toutefois fondés sur « un engagement volontaire » plutôt que contraignant.

 

Les Britanniques préconisent eux aussi une démarche incitative avec un objectif fixé à 25 % d’ici 2015, tandis que plusieurs pays européens, dont la France, ont plutôt choisi d’imposer des quotas.

 

Depuis quelques années, Yvan Allaire propose quant à lui de se concentrer sur le renouvellement des membres des C.A. Il suggère qu’un poste à pourvoir sur deux le soit par une femme, jusqu’à ce que leur représentation atteigne 40 %. « Si ça ne se fait pas sur une base volontaire, on pourrait avoir recours à la voie législative, mais il faut encore laisser la chance au coureur », précise-t-il.

 

L’automne dernier, il a soumis un avis détaillant sa position à la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario. Celle-ci a finalement choisi d’encourager les sociétés à divulguer le nombre de femmes à leur C.A. et à la haute direction, ainsi que leurs objectifs à plus long terme.

 

« On voit du progrès avec les trois types d’approche », juge Alex Johnston.

 

Plus d’étudiantes

 

La sous-représentation des femmes aux conseils d’administration pouvait auparavant s’expliquer par leur faible nombre sur les bancs d’école, mais plus maintenant. Par exemple, le MBA de HEC compte en moyenne une étudiante pour deux étudiants depuis cinq ans.

 

Cette proportion est encore plus élevée dans les cours d’Anne-Sophie Riopel-Bouvier et Viviane Mercier-Donatelli. Les deux étudiantes de HEC et cinq de leurs collègues ont mis sur pied cette année le comité leadership et implication des femmes en entreprises (LIFE) pour inciter les jeunes femmes d’affaires à « prendre leur place ». Leur premier événement organisé mercredi prochain donnera notamment la parole à Mélanie Joly, qui a été directrice associée du cabinet de relations publiques Cohn Wolfe avant de se lancer dans la course à la mairie de Montréal.

 

« J’ai l’impression qu’il faut souvent travailler plus fort pour obtenir le même statut qu’un homme », affirme Mme Riopel-Bouvier. Mais pas question d’obtenir un traitement de faveur, renchérit sa collègue. « À compétences moindres, je serais insultée d’être choisie à la place d’un homme, lance Mme Mercier-Donatelli. Il faut plutôt réviser les critères de performance et comprendre que les femmes peuvent avoir un regard, une sensibilité différente. »

 

Forte de son expérience au sein des C.A. de sociétés à but non lucratif, l’étudiante au MBA pour cadres en exercice offert par l’Université de Sherbrooke Lucie Letendre estime qu’il faut avant tout se montrer patient. « Pour avoir plus de femmes dans les C.A., il faut encore plus d’étudiantes dans les écoles de gestion », soutient-elle. Après tout, la moyenne d’âge des administrateurs est souvent élevée, mais le nombre de femmes gestionnaires augmente sans cesse. « Il faut leur laisser le temps d’y arriver ! »

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