Rien pour les fromagers dans le budget fédéral

En annonçant la conclusion de son accord de libre-échange avec l’Union européenne, en octobre dernier, le gouvernement conservateur a promis un dédommagement aux fermiers et producteurs laitiers.
Photo: Jacques Grenier - Archives Le Devoir En annonçant la conclusion de son accord de libre-échange avec l’Union européenne, en octobre dernier, le gouvernement conservateur a promis un dédommagement aux fermiers et producteurs laitiers.

Ottawa — Le Bloc québécois s’explique mal que le dernier budget fédéral ait promis des millions à l’industrie automobile de l’Ontario — pour rassurer le secteur alors qu’Ottawa négocie un accord de libre-échange avec la Corée du Sud — mais toujours rien aux producteurs fromagers du Québec qui anticipent déjà d’importantes pertes lorsque leurs concurrents européens feront leur entrée sur le marché canadien.

 

En annonçant la conclusion de son accord de libre-échange avec l’Union européenne, en octobre dernier, le gouvernement conservateur a promis un dédommagement aux fermiers et producteurs laitiers pour faire contrepoids aux quotas doublés de fromages européens qui pourront à l’avenir être vendus au Canada. Depuis, le fédéral n’a offert aucune précision.

 

Pourtant, le budget 2014 déposé cette semaine à Ottawa annonçait 500 millions sur deux ans pour « maintenir la place du Canada sur le marché de l’automobile », a déploré le bloquiste André Bellavance vendredi. Une enveloppe qui, selon le milieu, viserait à rassurer l’industrie pendant que le fédéral négocie un autre accord de libre-échange, cette fois-ci avec la Corée du Sud.

 

« Les fabricants automobiles, c’est pas du monde qui sont dans la misère, quand même, actuellement, a reproché M. Bellavance à sa sortie des Communes. Donc, c’est deux poids, deux mesures. » Car l’accord avec la Corée du Sud « n’est même pas signé », et les pêcheurs de Terre-Neuve ont eu droit à un fonds fédéral-provincial de 400 millions (dont 280 millions d’Ottawa), a rappelé M. Bellavance. L’argent pour la province maritime a été consenti pour « investir en recherche et développement, dans de nouvelles initiatives de marketing, et afin d’améliorer l’infrastructure des pêches »,expliquait un communiqué de presse diffusé au lendemain de la signature de l’accord avec l’Europe.

 

En réponse à la question du bloquiste en Chambre, le secrétaire parlementaire du ministre de l’Agriculture, Pierre Lemieux, a réitéré que le gouvernement « va surveiller les impacts de cet accord historique sur les revenus des producteurs laitiers, et s’il y a une incidence négative sur les niveaux de production, nous allons les soutenir financièrement ».

 

Un discours qui, même s’il est identique à celui tenu par les conservateurs depuis des mois, déçoit l’Union des producteurs agricoles (UPA). Car le secteur québécois n’a aucun doute qu’effets négatifs il y aura. « Nous, on n’a aucune donnée qui démontre que la croissance du marché va être suffisante pour pallier l’accès au marché supplémentaire qui a été donné aux Européens », a souligné au Devoir Charles-Félix Ross, économiste en chef de l’UPA.

 

L’association et ses partenaires estiment que l’arrivée des produits européens engendrera une perte de 2 % du marché, ou 150 millions par année au Canada — dont 40 % au Québec.

 

Les conservateurs martèlent, depuis la signature de l’accord, que d’ici à ce que les fromages européens soient vendus sur les tablettes de supermarchés canadiens, la consommation intérieure aura augmenté suffisamment pour pouvoir encaisser l’arrivée de 17 700 tonnes de fromages fins européens.

 

« C’est un sophisme », a rétorqué le directeur général de la Fédération des producteurs laitiers du Québec, Alain Bourbeau, en entretien téléphonique.

 

« Il va y avoir une perte que les producteurs laitiers devront assumer. C’est reporter le problème dans le temps », a renchéri M. Ross. Même s’il n’est pas surpris qu’il soit trop tôt pour qu’Ottawa chiffre les compensations qu’il sera prêt à distribuer, il croit que le gouvernement pourrait à tout le moins se prononcer sur un ordre de grandeur.

 

Pour l’instant, les conservateurs ont martelé le même discours, parlant toujours de possibles pertes plutôt que d’une certitude, lors de discussions avec l’industrie. « On est plus en mode revendication et explications qu’en négociations », rapporte M. Bourbeau.

 

André Bellavance somme les conservateurs de s’asseoir avec les producteurs et le gouvernement québécois « pour justement en venir à une entente sur le genre de compensation qu’il pourrait y avoir ». « Il ne faut pas mettre des lunettes roses […] Ça va faire mal aux artisans fromagers du Québec, c’est clair et net. »

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