La tête dans le nuage

Tout en se développant, Microsoft doit éviter de laisser aller sa position dominante dans le domaine des ordinateurs de bureau.
Photo: Agence France-Presse (photo) Jim Watson Tout en se développant, Microsoft doit éviter de laisser aller sa position dominante dans le domaine des ordinateurs de bureau.

Sur papier, en chiffres absolus, Microsoft va bien. À son dernier exercice financier, les ventes se sont élevées à 77,8 milliards, le bénéfice net, à 21,8 milliards et le cours de l’action a grimpé de 14 % en six mois sur le Nasdaq. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas un énorme défi : redonner de l’élan et refaire l’image d’une entreprise vieillissante que plusieurs accusent d’avoir manqué de pif.

 

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la prochaine assemblée des actionnaires, à l’automne 2014, ne sera pas ennuyeuse. La nomination d’un nouveau chef de la direction, annoncée cette semaine au moment où Bill Gates a quitté la présidence du conseil, était attendue depuis longtemps. Les observateurs sont légion à dire que ce n’est pas un hasard si celui qui prend la relève de Steve Ballmer comme grand patron, Satya Nadella, dirigeait jusqu’ici les activités de Microsoft dans l’infonuagique.

 

« Ils dominent le monde de l’ordinateur de bureau, mais s’ils veulent un avenir prospère, ils doivent aller chercher le nuage », laisse tomber Will Mitchell, titulaire de la chaire Anthony S. Fell axée sur les nouvelles technologies et la commercialisation à l’Université de Toronto, où il est professeur invité. (Il retournera sous peu à l’Université Duke, en Caroline du Nord.)

 

Jongler avec deux réalités

 

Le défi pour l’entreprise, ajoute-t-il, consiste à atteindre cet objectif — le marché global du « nuage » est estimé à 100 milliards — en évitant de laisser aller sa position dominante dans le domaine des ordinateurs de bureau. La personnalité de M. Nadella — ingénieur et tout le contraire d’un Steve Ballmer qui parlait fort et bombait le torse en dénigrant les produits d’Apple — semble s’inscrire dans cette volonté de repositionner l’entreprise. (Pour entendre la vidéo officielle : http://goo.gl/Ra6itw)

 

« L’ordinateur de bureau est encore très important, insiste M. Mitchell. Si vous regardez les 25 dernières années, on y voit ce qui semble être une croissance linéaire au chapitre des revenus. Cependant, au cours des cinq ou six dernières années, c’est plus faible. À l’avenir, tout ce qui est « nuage », c’est-à-dire les réseaux sociaux et les activités qui se déroulent hors des serveurs informatiques ou des ordinateurs portables, fait de plus en plus partie du monde des consommateurs et des activités d’entreprises. » Et le plus gros marché de Microsoft, dit-il, c’est le marché des affaires.

 

Selon le Wall Street Journal, qui a tenté cette semaine de raconter les jeux de coulisses menant au choix de M. Nadella, le conseil d’administration voulait un président capable de se tourner vers le grand public. Satya Nadella, employé de Microsoft depuis 1992, a passé une bonne partie de sa carrière dans le créneau affaires, mais a aussi supervisé les activités de recherche et développement pour le moteur de recherche Bing. La division qu’il gérait, celle des serveurs et des produits utilitaires, génère des ventes d’environ 20 milliards par année, un milliard de plus que la division Windows.

 

Que faire du Xbox et des souris?

 

Certains se sont même demandé si cette attention accrue pour l’infonuagique va entraîner la vente d’une autre division de Microsoft, elle aussi« grand public » :la console Xbox.

 

« La Xbox est loin de ce qui constitue le coeur de ses intérêts — de la quincaillerie, pas du logiciel — et son message d’introduction ne montre aucun enthousiasme débordant pour un appareil qu’on branche à une télé, a écrit, en éditorial, le site pcmag.com. Ça pourrait être converti en société indépendante, liée de près à Microsoft. Aussi, Nadella pourrait se débarrasser de tout ce qui est quincaillerie : claviers, souris, etc. La création de la Xbox et de la tablette Surface, et l’acquisition de Nokia, amenait Microsoft vers un modèle de type Apple. Le Microsoft de Nadella sera davantage Google. »

 

Le cas de Microsoft, qui devra donner un coup d’accélérateur à l’innovation, serait-il une version modifiée du cas de BlackBerry ? La compagnie ontarienne, après tout, a commencé à vaciller quand le goût des consommateurs s’est tourné rapidement vers les appareils à écran tactile d’Apple et de Samsung. BlackBerry a vu le train passer et a réagi si mollement que l’appareil devant relancer l’entreprise, le Z10, s’est peu vendu, au point où la direction a dû inscrire une perte d’un milliard à ses états financiers.

 

Non, Microsoft, ce n’est pas ça, dit Will Mitchell. « Microsoft est parti du marché des consommateurs et s’est dirigé vers celui des affaires. Peut-il retourner à celui des consommateurs pour s’y tailler une place de choix ? En ce moment, ce n’est pas ce qui est en train de se produire, car le marché est autant axé sur les téléphones que sur les ordinateurs portables et de bureau. »

 

Dans les faits, croit M. Mitchell, la question est celle-ci : « Ce n’est pas tant une question de reprise de contrôle sur le marché du consommateur que de capacité à s’ajuster aux changements technologiques des 10 prochaines années. »

 

En chiffres absolus, Microsoft dépense beaucoup en recherche et développement, comme d’autres grandes sociétés multinationales. À son exercice 2013, qui a pris fin en juin dernier, la compagnie a dépensé 10,4 milliards à ce chapitre, ce qui représente environ 13 % de ses revenus. Ce pourcentage a diminué au cours des dernières années. Au début des années 2000, il dépassait 20 %.

 

Le retour de Bill

 

À ce chapitre, le nouveau rôle de Bill Gates, qui trône au sommet de la richesse mondiale avec une fortune personnelle de 72 milliards, soulève un certain nombre de questions. Le cofondateur de l’entreprise, qui passe le plus clair de son temps dans des activités philanthropiques, a délaissé la présidence du conseil (il demeure membre) mais va prendre le titre de « fondateur et conseiller technologique » aux côtés de M. Nadella. Il dit vouloir passer plus de temps dans les bureaux de Microsoft.

 

Or Bill Gates n’est plus aux commandes des activités quotidiennes depuis 1996. En huit ans, Apple est devenu un géant, IBM a vendu sa division d’ordinateurs personnels au groupe chinois Lenovo, Samsung est un nouveau concurrent, Google est dominant dans l’infonuagique, etc.

 

« Son retour dans un rôle actif sera intéressant parce qu’il faudra voir s’il a encore cette voix qu’il avait dans le passé, dit Will Mitchell. L’héritage de Bill Gates tient au fait qu’il comprenait mieux que quiconque l’importance capitale des réseaux et que le marché des ordinateurs personnels en est un où le gagnant prend tout. Il comprend aussi qu’on peut descendre très vite. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé à BlackBerry. »

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De l’Inde à Seattle

La montée en puissance de Satya Nadella au sein de Microsoft ne traduit pas seulement un changement de visage à la tête de l’entreprise. Elle a aussi pour effet de réjouir la communauté indienne, qui voit un des siens prendre les commandes d’un géant américain.

Originaire de Hyderabad, amoureux de cricket et de poésie, Nadella, 46 ans, a d’abord obtenu un bac en génie électrique en Inde avant de déménager aux États-Unis pour y poursuivre ses études. Il est chez Microsoft depuis 1992.

« Le couronnement de Satya Nadella comme chef de la direction du plus gros joueur mondial du logiciel ne pourrait survenir à un meilleur moment pour la marque de commerce d’Hyderabad », a écrit cette semaine le Times of India.

Ce centre nerveux de l’industrie technologique indienne, où s’agitent 1300 entreprises du secteur qui exportent 15 % de tout ce que fait l’Inde en matière de services informatiques, a vécu de multiples scandales, dont le plus gros est celui de Satyam.

« Hyderabad tente de secouer la honte d’avoir perdu sa figure emblématique, Ramalinga Raju, dans le scandale de Satyam en 2009 », poursuit le média en faisant référence à la réputation de la ville comme un carrefour d’arnaques.

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