Le maître du monde

Ben Bernanke
Photo: Agence France-Presse (photo) Brendan Smialowski Ben Bernanke
Le fameux « effet papillon » fonctionne aussi en économie. Le 22 mai, quelques mots prononcés par Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), dans une obscure salle du Congrès, à Washington, ont suffi à déclencher instantanément une tempête ravageuse à l’autre bout du monde. En quelques semaines, les cours de la lire turque, du real brésilien, des roupies indienne et indonésienne se sont effondrés de 20%… M. Bernanke s’était pourtant contenté d’évoquer, du bout des lèvres, une possible réduction de ses mesures de soutien à l’économie américaine.

En septembre, la Fed a finalement renoncé à réduire — pour l’instant — ses injections de liquidités. Mais cet épisode a rappelé l’ampleur de son influence. « Ne cherchez pas : l’homme le plus puissant de la planète, c’est Bernanke », résume le patron d’un fonds d’investissement parisien. Ce n’est pas le Fonds monétaire international (FMI) qui dira le contraire : en octobre, il s’était inquiété des risques qu’un resserrement trop brutal de la politique de la Fed pourrait faire courir à la reprise mondiale.

Pourtant, cette vénérable maison, qui fêtera ses 100 ans le 23 décembre, ne dispose d’aucun pouvoir international. Sa seule mission consiste à veiller à la stabilité des prix, à favoriser le plein-emploi sur le territoire des États-Unis. Pourquoi détient-elle alors un tel pouvoir sur le reste de la planète ? Par quels canaux s’exerce-t-il ?

La première source de son pouvoir tient au statut de première puissance des États-Unis, gagné par les armes dans la fureur des deux guerres mondiales du XXe siècle. Du militaire au politique, du politique à l’économique. « Après les crises, l’économie américaine redémarre en général six mois avant le reste du monde et donne le tempo de la reprise », rappelle l’économiste James Galbraith. Le constat vaut également pour les marchés financiers : là encore, c’est aux États-Unis qu’ils sont le plus développés. La capitalisation boursière de la place de New York (14 700 milliards de dollars) représente presque quatre fois celle de Londres (3850 milliards) ou de Tokyo (3 00 milliards).

Place du billet vert

L’influence de la Fed tient aussi au rôle clé du dollar, la monnaie numéro un des échanges internationaux. En 1944, les accords de Bretton Woods ont fait du billet vert, seule devise encore convertible en or, le pivot du système monétaire. « Cela a conduit toutes les banques centrales de la planète à constituer leurs réserves en monnaie américaine, et cela n’a pas changé depuis », rappelle l’économiste Anton Brender, spécialiste des États-Unis à Paris-Dauphine. En 1973, les taux de change, bloqués depuis Bretton Woods, sont redevenus flottants, laissant la valeur des monnaies varier librement en fonction de l’offre et de la demande. Cela n’a pas empêché le dollar de conserver son monopole. Aujourd’hui, il pèse toujours 87 % des échanges internationaux et 62 % des réserves mondiales de change. Les grandes banques comme les multinationales empruntent systématiquement en dollar et la majorité des matières premières sont libellées en billet vert…

Ajoutons que les bons du Trésor américain — illustration de la colossale dette publique du pays — sont également l’un des placements les plus prisés par les investisseurs. On ne prête qu’aux riches. La plupart des fonds de pension et assureurs mondiaux en détiennent. Avec une conséquence perverse : une remontée des taux des obligations américaines entraîne souvent, par contagion, celle des taux souverains allemand, français ou britannique, renchérissant ainsi le coût de financement des États. C’est ce qui s’est passé en mai.

Pas surprenant, dès lors, que les actions de la Fed soient aussi déterminantes ! C’est en effet elle qui, par ses taux directeurs, détermine la valeur et la quantité de dollars en circulation sur la planète. Plus ces taux sont bas, moins le crédit est cher, plus les emprunts en dollar augmentent. Conséquence : le nombre de billets verts en circulation augmente aussi, ce qui pousse à la baisse leur valeur face aux autres devises. Et vice-versa. « C’est par ce canal-là, entre autres, que la Fed influence le prix de milliers de classes d’actifs à travers le monde », explique Richard Hoey, chef économiste de la banque privée BNY Mellon, à New York.

Expérience des crises

Mais l’influence de la Fed tient aussi à son expérience. Aucune autre banque centrale n’a traversé dans son histoire autant de crises et de krachs. Elle est d’ailleurs née d’une série de paniques bancaires, qui culminèrent en 1907. Les établissements financiers américains, qui manquaient de liquidités, virent alors les épargnants vider leurs comptes à la hâte… La première mission de la Fed, créée le 23 décembre 1913 par le Congrès, fut d’éviter que cela se reproduise, en devenant le « prêteur en dernier ressort » du système bancaire américain. « Comme aujourd’hui, elle se composait d’un comité et de douze banques locales privées, qui ne s’entendaient pas toujours bien », expose l’économiste Michel Aglietta, du Centre d’études prospectives et d’informations internationales.

D’abord très liée au gouvernement, elle gagna, au fil des ans, son indépendance. Dans les années 1970, le Congrès lui confia la mission de veiller à la stabilité des prix et au plein-emploi. En 1979, elle déclara la guerre à l’inflation. Avec succès. Mais elle commit aussi de nombreuses erreurs. Comme en 1994, lorsqu’elle releva trop vite ses taux directeurs, déclenchant un krach obligataire mondial. « La Fed a gardé de ces expériences une connaissance des crises et une capacité de réaction incomparable », commente Augustin Landier, chercheur à l’École d’économie de Toulouse.

Pas étonnant, dès lors, que son influence ait encore augmenté après le choc des subprimes. D’abord, parce qu’elle s’est montrée très réactive : pour éviter l’effondrement du système financier américain — et donc mondial —, elle n’a pas hésité à baisser son taux directeur à zéro et à se substituer au marché interbancaire, paralysé. « Si elle avait trop tardé à agir, les autres banques centrales n’auraient rien pu faire pour éviter que le monde ne sombre dans la dépression », résume Kim Schœnholtz, de l’université de New York.

Surtout, la Fed a dégainé des outils inédits pour réanimer l’économie américaine. À commencer par « l’assouplissement quantitatif ». Depuis plus d’un an, elle a racheté pour 85 milliards de dollars d’actifs sur les marchés — principalement des obligations à dix ans du Trésor, autrement dit de la dette américaine et des crédits hypothécaires. Son pari : inciter les établissements financiers à injecter à leur tour cet argent dans l’économie réelle. Il est vrai que, grâce à cela, le marché immobilier, à plat en 2011, est reparti.

Mais les investisseurs ont aussi profité de ces largesses pour miser sur des placements plus rentables hors des États-Unis. À commencer par les actions des pays émergents ou les obligations d’entreprises en difficulté. « Quand la Fed cessera ses injections de liquidité, ils seront obligés de rapatrier leurs fonds », explique M. Schœnholtz. De fait, certains rêvent secrètement que la Fed poursuive ses achats d’actifs jusqu’à la fin des temps. Après tout, elle a déjà reculé en septembre…

Greenspan le responsable

Il faudra pourtant bien qu’elle s’y résolve — la Fed a annoncé l’amorce du retrait graduel de son assouplissement monétaire exceptionnel cette semaine — car ces pratiques ne sont pas sans risque. « Cet argent facile finit toujours par créer des bulles spéculatives », commente Mark Thornton, spécialiste du sujet à l’Institut Ludwig-von-Mises, en Alabama. Selon certains économistes, le principal responsable de la crise des subprimes serait ainsi Alan Greenspan, le prédécesseur de Ben Bernanke. Après l’éclatement de la bulle Internet, en 2000, et les attentats du World Trade Center, en 2001, il a en effet conservé un taux directeur bas pendant des années, incitant les ménages américains insolvables à s’endetter à bas coût. Jusqu’à ce que la bulle immobilière éclate, en 2006, plongeant les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques dans la tourmente…

La mission de Janet Yellen, actuelle vice-présidente de la Fed qui en prendra la tête le 1er février 2014, s’annonce donc complexe. Elle devra piloter le retour à la normale de sa politique monétaire pour éviter la formation de bulles, tout en prenant garde à ne pas pénaliser la reprise. Car en réduisant ses achats de bons du Trésor et de crédits titrisés, la Fed fera mécaniquement baisser la valeur de ces derniers. « Tous les établissements financiers qui en détiennent verront donc la valeur de leur bilan se déprécier, au risque que les plus fragiles fassent faillite », explique Charles Wyplosz, de l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.

Mme Yellen devra donc s’assurer qu’ils sont suffisamment solides avant de réduire ses soutiens. Et plus encore avant de remonter son taux directeur. « Si elle le fait trop rapidement, la reprise américaine mondiale pourrait s’essouffler », commente M. Wyplosz. « Le problème, c’est que personne n’est capable de dire quel est le moment idéal », ajoute M. Galbraith.

La tâche sera d’autant plus délicate que, comme on l’a observé en mai, chacune des paroles et actions de Mme Yellen aura des effets collatéraux sur le reste du monde. « Cette fois, les marchés et les autres banques centrales seront mieux préparés », rassure M. Hoey. La Banque centrale européenne ne cesse ainsi de répéter, depuis cet été, qu’elle ne relèvera pas son taux directeur de sitôt, et ne suivra pas la voie de la Fed. « Dans tous les cas, l’année 2014 sera celle des incertitudes », conclut Eric Chaney, chef économiste d’Axa. La Fed n’en a pas fini de mener le monde.

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