Début de la fin ou préparatif à une privatisation?

Postes Canada s’enfonce dans le rouge: si le créneau des colis est en croissance, le volume de courrier ordinaire régresse de 7 % par rapport à 2012.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Postes Canada s’enfonce dans le rouge: si le créneau des colis est en croissance, le volume de courrier ordinaire régresse de 7 % par rapport à 2012.

En 1989, le gouvernement conservateur de Brian Mulroney venait de larguer 5 milliards d’actifs au secteur privé en se délestant d’Air Canada, du fabricant d’avions Canadair et de Téléglobe. Mais puisque Postes Canada devait réaliser son premier bénéfice en 30 ans, ce qui amenait Ottawa à imaginer un dividende de 1,5 milliard sur cinq ans, il n’était surtout pas question de vendre.

 

« Non seulement le dividende contribuera à la réduction du déficit, mais le public recevra, outre un service fiable, un certain rendement sur son investissement de 1,6 milliard dans Postes Canada », indique le budget 1989 du ministre des Finances Michael Wilson.

 

À la page 75, on évoque toutefois une perspective semblable à celle d’Air Canada, dont les actions avaient été inscrites en Bourse et écoulées par Ottawa en seulement deux ans. « Conformément à l’orientation commerciale de Postes Canada, le gouvernement est disposé à étudier la possibilité de doter la Société d’une structure de capital-actions qui permettrait d’appliquer les mesures habituelles de rendement financier. »

 

Un quart de siècle plus tard, Postes Canada a quitté la rentabilité et s’enfonce dans le rouge : si le créneau des colis est en croissance, conséquence des achats en ligne, le volume de courrier ordinaire régresse de 7 % par rapport à 2012, le déficit actuariel du régime de retraite atteint 5,9 milliards et l’entreprise devrait normalement y injecter 1 milliard dès cette année.

 

Selon un ancien président de Postes Canada, R. Michael Warren, qui a dirigé la société de 1981 à 1985, le remède de cheval annoncé cette semaine arrive tard. Car d’un seul coup, Postes Canada a annoncé que le tiers des gens qui bénéficient toujours d’un service à la porte devront se rendre à une boîte communautaire, que le tarif des timbres en carnets bondira à 85 ¢ en mars 2014 et que de 6000 à 8000 postes seront éliminés par attrition.

 

« La marche de Postes Canada dans le couloir de la mort vient de s’accélérer », a écrit M. Warren dans le Toronto Star jeudi. « Ce modèle d’affaires de la dernière chance peut générer des profits à court terme. Mais il mènera aussi à une extinction précoce. Des clients à qui l’on donne moins de services pour plus cher vont se tourner vers des solutions de rechange. »

 

La fenêtre de privatisation était ouverte il y a quelques années, selon lui. « En 2008, la société valait environ 1,5 milliard, elle n’avait aucune dette, générait un bénéfice de 160 millions et son régime de retraite était pleinement capitalisé. »

 

Plusieurs pays ont privatisé les services postaux, comme le Royaume-Uni et l’Allemagne, ou introduit des services bancaires, comme en France, pour diversifier les revenus des bureaux de poste. Les États-Unis n’ont pas emprunté cette avenue, mais cherchent désespérément des façons de réduire les coûts du service postal.

 

« J’aurais tendance à penser que les mesures de cette semaine servent presque à rendre Postes Canada attrayante pour une éventuelle privatisation », dit Patrice Jalette, professeur titulaire à l’École des relations industrielles de l’Université de Montréal. Les restructurations figurent parmi ses champs d’expertise. « On est en train de faire le ménage, d’aborder certains irritants pour des acheteurs éventuels. »

 

Trop cher, dit le syndicat

 

« Nul doute que ces changements [annoncés cette semaine] entraîneront le déclin de Postes Canada. La forte hausse du prix des timbres rendra le service postal inaccessible à un grand nombre de personnes », a affirmé après l’annonce le président du Syndicat des travailleurs des postes, Denis Lemelin.

 

Le syndicat déplore par ailleurs que le ministre des Finances, Jim Flaherty, veuille permettre à Postes Canada de prendre congé de la cotisation spéciale prévue cette année au régime de retraite afin de lui offrir de la flexibilité au chapitre des liquidités.

 

L’histoire commerciale canadienne est marquée par la réalité des monopoles, dit un professeur adjoint en marketing. « On a longtemps eu une place spéciale pour eux », dit Michael Mulvey, de l’École de gestion Telfer de l’Université d’Ottawa. « On pense à l’électricité, aux télécommunications. Dans certains cas, le maintien d’un monopole peut être logique, dans d’autres cas, ça l’est moins. »

 

« Avec Postes Canada, l’argument selon lequel un monopole est nécessaire paraît moins viable qu’auparavant, à cause de la popularité croissante des méthodes de livraison alternatives », dit M. Mulvey.

 

M. Mulvey croit que Postes Canada va tenter de resserrer son emprise sur le marché du bas de gamme. « Cependant, ils ne vont pas laisser les prix augmenter jusqu’à ce que ça ouvre la porte à UPS, FedEx et autres. Ces compagnies vont plutôt aller vers les services plus payants, comme la livraison à la porte, les applications pour fixer un moment de livraison pour que vous soyez à la maison, etc. »

 

Le syndicat insiste sur le fait que l’avenir passe notamment par les services bancaires. « Ailleurs dans le monde, les banques postales représentent une part importante des revenus des administrations postales », a-t-il fait valoir. Il martèle cette avenue depuis longtemps. « Elles répondent à des besoins réels de la population dans les régions rurales et les quartiers urbains défavorisés qui ont été délaissés par les banques. »

4 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 14 décembre 2013 10 h 46

    Une caractérisation de plus

    Moi, j'opte pour l'hypothèse d'une préparation à la privatisation. Tout ce qui est maintenant ou possiblement rentable de la Poste canadienne fera les délices d'une compagnie privée. Restera au gouvernement conservateur à créer un service SPÉCIAL de livraison pour les handicapés, les vieillards, les infirmes, etc., créant ainsi une autre forme de caractérisation des gens jugés inutiles à l'essor de l'économie de marché.

  • Robert Henri - Inscrit 14 décembre 2013 13 h 19

    Poser la question, c'est y répondre.

    Poser la question, c'est y répondre.

  • huard nelson - Inscrit 16 décembre 2013 19 h 28

    retour a l`époque feodale

    Les corporations privées vont surement avoir la tete de poste canada comme cela a été le cas pour air Canada.Un jour on se retrouvera tous comme locataire sur une terre qui nous appartenait avant en tant que peuple.
    vive la pivatisation,crevons tous ensemble