Entrepreneuriat - «L’être humain naît entrepreneur»

Assïa Kettani Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Lyon — Les Québécois sont-ils frileux en matière de création d’entreprise ? Même si la volonté est là, c’est le passage à l’acte qui pose problème : un Québécois de 18-34 ans sur quatre a l’intention d’entreprendre, mais seuls 7,4 % franchissent le pas.

 

Pour renverser une tendance lourde, les spécialistes insistent sur l’importance de privilégier des formations mieux arrimées aux besoins des jeunes entrepreneurs. C’est ce qui a été évoqué, le 26 novembre, lors du colloque « Nouvelles avenues en soutien au développement de l’entrepreneuriat », qui s’est tenu à l’EMLYON Business School.

 

« Depuis 30 ans, HEC Paris forme des jeunes recrutés par les grosses boîtes, mais pas des chefs d’entreprise », déplore Luis-Felipe Cisneros-Martinez, diplômé d’HEC Paris et aujourd’hui professeur à HEC Montréal. Et le système éducatif figure en première ligne au banc des accusés. « L’être humain naît entrepreneur. C’est le système éducatif qui le bureaucratise », ajoute pour sa part Louis-Jacques Filion, titulaire de la Chaire d’entrepreneuriat Rogers–J.-A.-Bombardier d’HEC Montréal. On enseigne aux étudiants à absorber des concepts et à analyser, alors qu’ils doivent savoir impulser des idées. On les assoit en face d’un professeur, alors qu’ils seront amenés à faire cavalier seul. On leur apprend le droit, les études de marché, la gestion et la fiscalité, alors qu’ils auraient davantage besoin, selon Olivier Toutain, professeur au Groupe ESC Dijon, de savoir faire face à « l’incertitude, à la variabilité, au hasard, à la gestion du stress et à l’apprentissage continuel ».

 

Résultat : « Beaucoup de programmes scolaires sont très structurés et organisés. Mais, quand les étudiants sortent de l’école, ils sont perdus », poursuit Louis-Jacques Filion. Et ce n’est pas un hasard si les premiers de la classe sont rarement ceux qui réussissent à se lancer en affaires. « L’entrepreneuriat bouscule les idées sur l’apprentissage », estime Olivier Toutain.


Repenser l’enseignement

 

Quant à savoir comment repenser les programmes pédagogiques, les paris restent ouverts. Dénonçant la « suranalyse qui prédomine, du système primaire à l’université », Louis-Jacques Filion mise sur le savoir-être, enfant négligé de la formation en entrepreneuriat. « L’intelligence entrepreneuriale se développe, estime-t-il. Il ne s’agit pas d’avoir une tête bien pleine, mais une tête bien faite. » Pour permettre à ses étudiants de développer leur fibre entrepreneuriale, ce professeur et ex-entrepreneur les invite à renouer avec leurs expériences les plus significatives et leurs modèles positifs. Ce « savoir-être » se révèle être, selon lui, la pierre angulaire qui fait la différence, lorsqu’il s’agit de se lancer en affaires, et qui sépare notamment les immigrants des citoyens établis depuis des générations. En effet, si les immigrants créent deux fois plus d’entreprises que les Québécois, Louis-Jacques Filion y voit la conséquence de l’éloignement : « Loin de leurs réseaux et de leur pays d’origine, les immigrants se confrontent à la question de leur identité » — la case départ.

 

Du côté des enseignants, on préconise des accompagnateurs, des tuteurs, des mentors ou des dirigeants d’entreprise… plutôt que des chercheurs. « La pression de l’accréditation et des publications encourage les professeurs à entretenir un dialogue entre eux plutôt qu’avec les praticiens, note Louis-Jacques Filion. C’est ce que j’appelle le syndrome de Versailles : on forme une élite, une classe de chercheurs séparée. » Une dérive des plus néfastes puisque, en matière de création d’entreprise, c’est sur le terrain que tout s’apprend. « Les apprentissages expérientiels influencent de façon majeure l’acquisition des savoirs, poursuit-il. Les anciens étudiants qui ont fait un stage dans une PME deviennent d’ailleurs des entrepreneurs deux fois plus que les autres. »

 

Et, pour favoriser les échanges entre les étudiants et le milieu extérieur, on cite les stages en entreprise, bien sûr, et pourquoi pas des propositions franchement renouvelées. C’est le pari lancé par Luis-Felipe Cisneros-Martinez avec le Parcours entrepreneurial Rémi-Marcoux, qui a ouvert ses portes à la mi-novembre : en complément du BAA, ce parcours destiné à stimuler la création d’entreprise s’adresse aux étudiants de HEC, de l’École polytechnique et de l’Université de Montréal. À côté des cours traditionnels, il propose aussi bien des camps de survie en forêt que des concours, des projets de télé-réalité, des stages en Israël ou même des propositions ludiques, comme venir déguisés en cours.

 

Alors que l’audace, la créativité et la curiosité font partie des ingrédients indispensables à la formation de la relève entrepreneuriale, aucune avenue n’est donc à négliger. Reste à savoir comment évaluer les apprentissages… à moins que le seul diplôme qui vaille ne soit celui du marché, à l’heure où une entreprise sur quatre au Québec ne franchit pas le cap de la première année.


Collaboratrice