L’Ukraine abandonne l’Union européenne pour la Russie

Cette décision inattendue de l'Ukraine inflige un camouflet à l’UE. Sur la photo, l'édifice du ministère des affaires étrangères à Kiev.
Photo: Mélissa Guillemette - Archives Le Devoir Cette décision inattendue de l'Ukraine inflige un camouflet à l’UE. Sur la photo, l'édifice du ministère des affaires étrangères à Kiev.

Kiev — L’accord d’association proposé par l’Union européenne à l’Ukraine a été enterré jeudi, à une semaine de sa signature prévue et longuement attendue, Kiev y ayant renoncé afin de « relancer ses relations économiques avec la Russie ».

 

« L’accord à Vilnius ne sera pas signé […] Notre mission s’achève », a déclaré l’ex-président polonais Aleksander Kwasniewski, émissaire européen qui était dans la capitale ukrainienne avec l’ancien chef du Parlement européen Pat Cox pour une ultime tentative de débloquer la situation dans ce domaine. Un peu plus tôt, le premier ministre ukrainien, Mykola Azarov, avait signé un décret ordonnant de « suspendre le processus de préparation de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE » et mettant ainsi fin aux espoirs de voir ce pays le signer.

 

Cette décision inattendue de Kiev, qui inflige un camouflet à l’UE et a tout l’air d’un succès pour la diplomatie russe, a été prise afin d’« assurer la sécurité nationale, relancer les relations économiques avec la Russie et préparer le marché intérieur à des relations d’égal à égal avec l’Union européenne », selon M. Azarov qui avait rencontré la veille en tête-à-tête son homologue russe, Dmitri Medvedev.

 

«Pressions brutales»

 

M. Kwasniewski a expliqué la décision de Kiev par « une pression très brutale de Moscou, aussi bien médiatique qu’économique », conduisant pratiquement à l’arrêt des exportations ukrainiennes vers la Russie, alors que « les caisses de l’État ukrainien sont vides ». « C’est une grande bataille géopolitique, une bataille pour l’avenir du continent européen », a-t-il affirmé.

 

La représentante de l’UE pour les affaires étrangères, Catherine Ashton, a, pour sa part, dit que c’était « une déception, pas seulement pour l’UE, mais, nous le pensons, pour le peuple ukrainien ». Toutefois, a-t-elle répété, « l’avenir » de l’Ukraine « passe par une relation forte avec l’UE ».

 

Le chef de la diplomatie suédoise, Carl Bildt, a, de son côté, fustigé la décision de l’Ukraine. « Le gouvernement ukrainien s’incline très bas devant le Kremlin. À l’évidence, la politique de pressions brutales fonctionne », a-t-il écrit sur Twitter.

 

Mme Dalia Grybauskaite, présidente de la Lituanie, qui assure la présidence tournante de l’Union européenne, a estimé que « la pause dans les relations [entre l’UE et l’Ukraine] pourrait durer très longtemps », dans un entretien avec l’AFP. Le chef de la diplomatie de ce pays balte, Linas Linkevicius, a lui aussi averti que la décision ukrainienne risquait d’enterrer à « jamais » la perspective d’un accord de libre-échange avec l’UE.

 

Quant à Arseni Iatseniouk, un dirigeant de l’opposition ukrainienne, il a accusé de « haute trahison » le président Viktor Ianoukovitch et a exigé sa destitution. « Si Ianoukovitch refuse de signer l’accord, c’est non seulement de la haute trahison, mais aussi une raison de demander sa destitution et la démission du gouvernement », a-t-il déclaré.

 

Les chefs de l’opposition ont appelé à une manifestation dimanche à Kiev.

 

La perspective de cet accord avait fait l’objet ces derniers temps d’une intense lutte d’influence entre l’UE et la Russie. Le conseiller économique du Kremlin, Sergueï Glaziev, avait fait miroiter la semaine dernière une coopération économique se chiffrant en « dizaines de milliards de dollars » si Kiev renonçait à s’associer à l’UE et avait menacé de renoncer aux importations de produits ukrainiens dans le cas contraire.

 

Le vice-premier ministre ukrainien, Iouri Boïko, a déclaré jeudi que Kiev n’avait reçu aucune assurance de la part de l’UE sur la manière dont seraient compensées les pertes occasionnées par la dégradation des relations avec la Russie et les ex-républiques soviétiques restées fidèles à Moscou.

 

Dans la matinée, le Parlement ukrainien dominé par les alliés du président ukrainien a rejeté toutes les propositions de loi permettant le transfert à l’étranger pour des soins médicaux de l’opposante emprisonnée Ioulia Timochenko, qui souffre de hernies discales.

 

Ce transfert était la condition-clé exigée par les Européens avant le sommet du partenariat oriental à Vilnius les 28-29 novembre pour signer l’accord d’association avec Kiev.

 

En visite à Vienne, le président Ianoukovitch a jugé que la libération de l’ex-première ministre, incarcérée depuis 2011 et qui purge — dans un hôpital — une peine de sept ans de prison pour abus de pouvoir, était « impossible » dans le cadre de la législation ukrainienne en vigueur.

 

M. Ianoukovitch avait souligné la semaine dernière qu’il ne pouvait être question de permettre à Mme Timochenko, sa rivale à la présidentielle de 2010, d’« échapper à sa responsabilité pénale ».

 

« Libérer Timochenko signifie pour Viktor Ianoukovitch en faire la (future) présidente et aller lui-même alors en prison », a commenté l’expert ukrainien Rostislav Ichtchenko cité par l’agence de presse Ria Novosti.

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 22 novembre 2013 09 h 44

    pas si étonnant

    Primo, avec les difficultés économiques actuelles de l'Union Européenne, elle n'avait pas les moyens de faire des cadeaux à l'Ukraine pour compenser le fait que cette dernière ne pourrait plus bénéficier du pétrole russe à bon prix, ni facilement y écouler ses produits agricoles. La Grèce, l'Irlande, l'Espagne, le Portugal ont déjà coûté assez cher à l'Europe, il ne fallait pas y rajouter l'Ukraine. Secundo, l'Ukraine ayant si longtemps fait partie de l'emopire russe (mille ans!), presque la moitié de sa population est en fait russe et non ukrainienne. L'espoir des nationalistes ukrainiens de secouer la domination russe me rappelle celle des nationalistes canadiens qui voudraient libérer le Canada de l'influence disproportionnée des États-Unis sur notre économie et notre politique. On en parle, on en parle, mais rien ne change, la géographie et les réalités économiques sont plus fortes.