La pénurie de main-d’oeuvre est une illusion, disent des experts

Des travailleurs d’un chantier maritime en Nouvelle-Écosse. Au Canada comme au Québec, les experts parlent d’un équilibre entre l’offre d’emplois et la disponibilité de la main-d’œuvre.
Photo: La Presse canadienne (photo) Andrew Vaughan Des travailleurs d’un chantier maritime en Nouvelle-Écosse. Au Canada comme au Québec, les experts parlent d’un équilibre entre l’offre d’emplois et la disponibilité de la main-d’œuvre.

La peur qu’un choc démographique cause une pénurie de main-d’oeuvre n’est pas fondée, estiment des experts. Les prochaines années offriront même une chance à ne pas manquer de régler les graves problèmes de la stagnation des salaires et de la productivité, à condition qu’on prenne, entre autres, le virage de la formation continue des travailleurs, de la requalification professionnelle des chômeurs, d’une meilleure intégration des immigrants ou encore qu’on aide les jeunes à mieux choisir leur voie.

 

Même si, au Canada et au Québec, plusieurs employeurs disent craindre que le départ à la retraite des baby-boomers ne cause un manque de bras et « de compétences », « les perspectives à long terme de l’offre et la demande de main-d’oeuvre sont relativement équilibrées », conclut l’économiste et ancien directeur général de la recherche en politique au ministère fédéral de l’Emploi et du Développement social, Cliff Halliwell, dans une analyse dévoilée au début du mois par l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP).

 

S’il est vrai que les changements démographiques viendront réduire la croissance de la main-d’oeuvre, il faut aussi tenir compte du fait que la croissance économique et donc la demande de travailleurs s’annoncent également moins fortes pour les prochaines années qu’on le croyait encore il y a quelques années seulement, explique l’économiste. Sans nier que ces grandes tendances à long terme gomment des différences entre certaines industries et régions du pays, il estime que le Canada, globalement, ne fera que s’approcher un peu plus ainsi d’une situation de « plein emploi ».

 

Ce phénomène serait loin d’être une mauvaise chose, poursuit-il, notamment parce que la course à la main-d’oeuvre entre les employeurs les poussera à augmenter les salaires après trois décennies de presque stagnation. Il forcera aussi les entreprises à s’attaquer plus sérieusement à un autre problème chronique au pays, soit la faiblesse de leurs gains de productivité.

 

Une autre analyse de la Banque TD était arrivée sensiblement à la même conclusion à la fin du mois dernier. L’économiste Derek Burleton et des collègues y réfutaient, à leur tour, « l’idée selon laquelle le Canada fait face à une imminente crise des compétences ». On y en voulait notamment pour preuve le fait que le taux de chômage ne semble pas vouloir baisser et que les salaires et la proportion d’emplois disponibles restant inoccupés (taux de vacance) ne semblent pas vouloir augmenter autant qu’on aurait pu le croire pour les régions et les professions réputées en pénurie de main-d’oeuvre.

 

C’est le cas notamment au Québec, où le taux de vacance moyen a plus augmenté, entre 2009 et 2012 (passant de 1,9 % à 2,6 %), dans les secteurs réputés en surplus de main-d’oeuvre — comme le secteur manufacturier, l’enseignement, le travail de bureau et le commerce de détail et les services — que pour les professions réputées en pénurie de main-d’oeuvre — comme les sciences, le génie, les nouvelles technologies, la santé et le commerce — où la proportion d’emplois disponibles inoccupés est passée de 2,1 % à 2,6 %. Les tendances semblent encore plus contradictoires en ce qui a trait aux salaires, leurs moyennes pour les professions « en pénurie de main-d’oeuvre » n’ayant augmenté que de 2,8 % entre 2008 et 2009 et de 1,7 % entre 2010 et 2013, contre des hausses de 3,9 % et de 1,8 %, respectivement, pour les professions où les employeurs ne sont pas censés avoir du mal à trouver des gens avides de travailler pour eux.

 

Des pistes de solutions

 

Ce qui ne veut pas dire que les entreprises et les gouvernements ne devront pas déployer des efforts pour s’assurer que l’offre de main-d’oeuvre corresponde aux besoins, préviennent nos experts. Il faudra notamment inciter les Canadiens à retarder leur départ à la retraite un peu plus qu’ils n’en avaient l’habitude, ont rappelé les deux études.

 

On doit aussi en finir une bonne fois pour toutes avec ce « mythe » selon lequel la seule source d’accroissement de la main-d’oeuvre au Canada sera l’immigration, dit Cliff Halliwell. Le nombre de jeunes Canadiens de 25 à 29 ans qui entreront dans le marché du travail au cours des dix prochaines années (2,5 millions) sera 10 fois plus élevé que celui des nouveaux immigrants et même 40 fois plus élevé que celui des immigrants sélectionnés en fonction de critères économiques.

 

Aussi, dit l’économiste, les pouvoirs publics devraient, entre autres, montrer un peu plus de rigueur afin qu’on n’abuse pas de leurs programmes de travailleurs immigrants temporaires et s’attacher plutôt à assurer une meilleure intégration des immigrants permanents. Halliwell et Burleton rappellent aussi l’importance primordiale de la formation de la main-d’oeuvre, à commencer par l’éducation de base, mais surtout la formation continue en entreprise et la requalification des chômeurs. On voudrait aussi voir améliorer l’information sur le marché du travail et assouplir les parcours d’enseignement postsecondaire afin d’aider les jeunes à mieux choisir leur domaine d’étude et à accéder plus facilement au marché du travail.

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