L’homme déraisonnable

Daniel Epstein
Photo: Unreasonable Group Daniel Epstein

Singapour – La rencontre de la jeunesse et des nouvelles technologies de l’information est en voie de transformer radicalement la notion d’entrepreneuriat et pourrait apporter de meilleures solutions aux grands problèmes de la planète, dit le jeune entrepreneur social Daniel Epstein.

« Les jeunes ont toujours osé plus volontiers que les autres remettre radicalement en cause le statu quo et passer à l’action, a observé la semaine dernière au Devoir le cofondateur de l’Unreasonable Group et d’au moins six des huit entreprises sociales placées sous sa bannière, en marge de la 6e édition du World Entrepreneurship Forum (WEF) qui se tenait cette année à Singapour. Mais c’est la première fois de l’histoire que nous disposons de technologies, comme l’Internet et les téléphones intelligents, qui nous permettent de mettre rapidement et simplement en branle ces différentes idées de réforme. »

Les problèmes auxquels pense le jeune homme de 27 ans né à Vancouver, mais installé aujourd’hui à Boulder, au Colorado, sont les plus graves qui accablent la planète, tels que la pollution, la faim dans le monde, la maladie, la pauvreté, la guerre, ou encore le manque de formation. Encore récemment, on aurait dit que la meilleure façon de s’attaquer à ces problèmes était de lancer des campagnes de pression visant à forcer les gouvernements à faire plus en la matière ou encore de s’engager dans l’action humanitaire au sein d’organisations de coopération. À l’Unreasonable Group, on s’inspire plutôt de la logique entrepreneuriale afin de trouver et de mettre en place des solutions qui soient à la fois efficaces et viables à long terme.

« Il n’y a pas si longtemps, l’entrepreneuriat était encore un gros mot », dit Daniel Epstein qui, selon la revue Forbes, est déjà l’un des 30 entrepreneurs ayant le plus grand impact, et qui a reçu, cette année, un prix remis par le WEF pour son rôle en matière d’éducation. « De plus en plus de jeunes le voient maintenant comme un moyen, non seulement d’exprimer sa créativité et de s’accomplir soi-même, mais aussi de faire le bien. Cette renaissance entrepreneuriale sera une évolution du capitalisme aussi significative que la Révolution industrielle. »

Déraisonnables

L’Unreasonable Group tire son nom d’une citation du Prix Nobel de littérature irlandais George Bernard Shaw, qui a dit : « L’homme raisonnable s’adapte au monde ; l’homme déraisonnable s’obstine à essayer d’adapter le monde à lui-même. Tout progrès dépend donc de l’homme déraisonnable. »

Appelé Unreasonable at Sea, le dernier projet en date de Daniel Epstein a été d’embarquer sur un navire une dizaine de jeunes entrepreneurs triés sur le volet en fonction de l’originalité de leurs projets et de leur capacité à changer la vie d’au moins un million de personnes pour un voyage de 100 jours dans 14 pays. « Les participants venaient de tous les horizons. Ça allait d’un Californien à un ancien enfant soldat africain, en passant par un Espagnol et le fils d’un pétromonarque. »

À la fois laboratoire et accélérateur de développement d’entreprises, le navire avait aussi à son bord une vingtaine de mentors - dont l’archevêque et Prix Nobel de la paix Desmond Tutu, des vice-présidents de grandes compagnies technologiques et des entrepreneurs en série -, des chercheurs universitaires et des représentants des grandes sociétés intéressées par l’expérience. Chaque escale servait à se confronter à la réalité, à présenter les projets à des investisseurs potentiels ainsi qu’à rencontrer et travailler avec un total de plus de 600 étudiants. Conçus pour être facilement applicables dans les pays pauvres, les projets des jeunes entrepreneurs portaient, par exemple, sur un bateau robot capable de récupérer les déchets de plastique qui polluent les mers, sur un outil informatique visant à aider les instituteurs à rendre leurs cours plus intéressants et sur l’utilisation des propriétés filtrantes de certaines plantes aquatiques pour décontaminer l’eau.

 

Une lumière ailée

S’il n’a jamais été aussi facile de lancer une entreprise qu’aujourd’hui, la concurrence n’a jamais, non plus, été aussi nombreuse et aussi féroce, constate Daniel Epstein. « Le principal défi d’un entrepreneur est souvent bien plus de comprendre la nature d’un problème que de lui trouver une solution. » Pour ce faire, dit-il, le choc avec la réalité du terrain est absolument essentiel, de même que le travail d’équipe. « Les histoires d’entrepreneurs qui connaissent le succès du jour au lendemain grâce à leur seul génie ne sont généralement que cela : de belles histoires. Dans la réalité, l’équipe est toujours plus importante que l’individu et il faut souvent au moins dix ans, sinon plus, avant qu’une entreprise ne décolle. »

Cette tendance à se tourner vers la logique entrepreneuriale pour s’attaquer aux grands problèmes de la planète continuera de prendre de l’ampleur, pense celui dont l’entreprise a pour logo une ampoule électrique avec des ailes. « La nécessité est la mère de l’invention, et le nombre de problèmes graves n’a jamais semblé aussi grand. » Le réveil de l’Afrique et la poursuite de la démocratisation des technologies feront le reste. « Google s’apprête à lancer un téléphone intelligent qui doit se vendre moins de 30 $. L’accès de plus en plus grand aux nouvelles technologies pourrait bientôt brancher 1,5 ou 2 milliards de personnes de plus à Internet. L’impact d’une telle évolution, en termes entrepreneuriaux, sera considérable. »

 

S’attaquer aux bons problèmes

Presque étourdissant d’énergie et d’enthousiasme, Daniel Epstein avoue avoir encore du mal à comprendre pourquoi pas plus d’entrepreneurs ne s’intéressent au problème de la réduction de la pollution ou de la faim dans le monde, par exemple, plutôt que d’inventer n’importe quel bidule ou apporter une énième amélioration à un produit de consommation. « Le talent d’un entrepreneur - social ou autre - est de trouver des solutions à des problèmes. Reste ensuite à choisir les problèmes auxquels on s’attaque. Pourquoi faut-il que tant d’entrepreneurs, d’ingénieurs, de designers, et tant de ces gens qui sont les esprits les plus brillants de notre époque gaspillent leur génie, leur temps, leur énergie et leur argent pour résoudre des problèmes insignifiants ? Pourquoi ne pas se concentrer sur les problèmes les plus graves de la planète ? C’est fou ! »