Quand la Chine «frappera un mur»

Daron Acemoglu, l’auteur de Why Nations Fail, the Origine of Power, Prosperity and Poverty
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Daron Acemoglu, l’auteur de Why Nations Fail, the Origine of Power, Prosperity and Poverty

Les États-Unis donnent l’impression d’être en déclin alors que rien ne semble pouvoir arrêter l’ascension de la Chine, mais leurs fondements politiques et économiques risquent fort de les mener au résultat contraire, estime l’économiste américain et auteur à succès Daron Acemoglu.

 

Lancé l’an dernier, le livre de Daron Acemoglu et de son coauteur et complice scientifique de toujours, James Robinson, a connu un succès considérable. Intitulé Why Nations Fail : the Origins of Power, Prosperity and Poverty (Pourquoi les pays échouent : les origines de la puissance, de la prospérité et de la pauvreté), il prend à contre-pied les habituelles théories économiques qui attribuent les grandeurs et misères des pays soit à leur géographie (l’abondance de ressources naturelles, par exemple), soit à leur culture (qui serait plus ou moins tournée vers le travail ou l’enrichissement), soit encore au degré de clairvoyance de leurs dirigeants.

 

À la place, l’économiste du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et son confrère de Harvard se sont penchés sur l’histoire longue des pays pour voir dans quelle mesure leurs systèmes économiques et politiques se révèlent plus ou moins inclusifs. Pour être « inclusive », une société doit protéger le droit de propriété, faciliter l’innovation, permettre l’ascension ou la chute des entreprises et rapporter des fruits au plus grand nombre. Mais elle doit aussi avoir un gouvernement qui garantit les mêmes chances pour tous et des dirigeants politiques qui ont des comptes à rendre à l’ensemble de la population et qui sont confrontés à des contre-pouvoirs dans la société civile.

 

Le contraire d’une société inclusive, disent Acemoglu et Robinson, est une société « extractive », où les règles du jeu favorisent systématiquement une élite politique et économique qui accapare les fruits de la croissance et le pouvoir. Très répandus dans les pays en voie de développement, les systèmes extractifs ont notamment pour handicap de laisser sur la touche des pans entiers des forces productives et innovatrices de leur population en plus de bloquer le moindre changement qui pourrait menacer les acquis de leurs élites.

 

« On parle plus de différentes nuances de gris que de catégories de pays tranchées et mutuellement exclusives », a expliqué jeudi en entrevue au Devoir Daron Acemoglu à la veille d’une réunion, à Montréal, des membres de l’Institut canadien de recherches avancées (ICRA), un réseau peu connu de 400 des plus brillants chercheurs de 16 pays et de différents domaines. Ces caractéristiques sont néanmoins suffisamment fortes et enracinées pour qu’on puisse affirmer que l’ascension économique apparemment irrésistible de certains pays se heurtera tôt ou tard à un mur, ajoute-t-il.

 

Le mur chinois

 

Le colosse à la voix forte, né il y a 46 ans en Turquie de parents arméniens, pense notamment à la Chine. « Sur le plan économique, les choses vont généralement dans la bonne direction, avec une marge de manoeuvre grandissante pour les acteurs privés, des retombées économiques qui profitent à plus de gens et une certaine incitation et récompense à l’innovation. Le problème est politique. Le régime ne veut pas relâcher sa prise. Cela finira tôt ou tard par venir plomber l’ascension économique en cours », pense-t-il, tout comme l’impressionnant rattrapage économique entrepris par l’Union soviétique après la Deuxième Guerre mondiale s’était arrêté net quelque part vers la fin des années 60.

 

D’autres pays sont parvenus à se débarrasser de leur système politique extractif, admet Daron Acemoglu. Un récent exemple est la Corée du Sud. « Mais pour cela, il faut presque toujours un choc important. En Corée du Sud, cela a, entre autres, pris la forme d’une concurrence avec la Corée du Nord et de pressions exercées par l’allié américain, mais surtout d’un fort et violent mouvement de protestation syndical et étudiant. Le problème en Chine est que le régime ne fait face à aucun contre-pouvoir du genre. »

 

Le balancier américain

 

Les États-Unis présentent, selon l’économiste, un cas contraire. Il ne fait pas de doute, reconnaît-il, que l’économie et la politique y sont devenues de moins en moins inclusives avec le creusement et la cimentation des inégalités économiques et des élites politiques de plus en plus coupées du reste de la population.

 

« Ce déplacement vers une logique extractive soulève toutes sortes de tensions dans la société et d’inefficacités économiques, observe Daron Acemoglu. Mais la différence fondamentale avec des pays de logique extractive est que le système politique et la force de la société civile donnent aux États-Unis la flexibilité nécessaire pour renverser cette tendance. »

 

Une pareille montée des inégalités s’est déjà présentée, rappelle-t-il, à la fin du XIVe et au début du XXe siècle. « Il a suffi qu’une coalition politique se forme derrière un président [Franklin D. Roosevelt] et d’une quinzaine d’années pour changer radicalement de cap. »

 

Leçons pour les donneurs de leçons

 

Cette façon d’analyser les forces et faiblesses des pays permet de mettre en évidence ce qu’ont en commun des pays apparemment aussi différents, par exemple, que les États-Unis et la Suède, fait valoir Daron Acemoglu.

 

Elle souligne aussi, poursuit-il, l’importance primordiale de se méfier des recettes toutes prêtes et de se mettre, au contraire, à l’écoute attentive de la réalité du terrain lorsqu’on veut se mêler de la gouvernance des pays en voie de développement.

 

Enfin, elle rappelle aux économistes, dit-il, que leur science ne peut pas être seulement faite de modèles théoriques et de formules mathématiques, mais que l’histoire et la politique sont, au moins, tout aussi importantes.

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