Contrer le fléau de l’exode agricole

La proportion d’agriculteurs a baissé au cours du XXe siècle dans toutes les régions du monde. Dans les pays en développement, elle est passée de 81 % à 48,2 % entre 1950 et 2010.
Photo: Agence France-Presse (photo) Phil Moore La proportion d’agriculteurs a baissé au cours du XXe siècle dans toutes les régions du monde. Dans les pays en développement, elle est passée de 81 % à 48,2 % entre 1950 et 2010.

Pas moins de 40 % de la population active du globe travaille dans le secteur agricole, surtout pour nourrir une population urbaine en pleine croissance. Or, des dizaines de millions de ces travailleurs sont poussés chaque année à l’exode parce qu’ils ne peuvent vivre de leur labeur. Une situation inacceptable, et à plus forte raison dans un contexte où plus de 850 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde, selon l’ingénieur agronome Marcel Mazoyer.

 

Président du Comité des programmes de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) pendant une dizaine d’années, il rappelle que les prix des denrées agricoles de base ont fortement reculé dans la foulée de la libéralisation du secteur agricole amorcée depuis près de 30 ans. Un mouvement qui a eu pour effet d’aggraver significativement la situation financière de millions d’agriculteurs.

 

« La baisse des prix agricoles depuis 1980, et jusqu’à 2010, a condamné à l’exode des couches très importantes de la population paysanne mondiale, explique-t-il dans le cadre d’une entrevue accordée au Devoir à l’occasion d’un séjour au Québec à l’invitation de la Coalition souveraineté alimentaire. L’exode agricole, c’est plus de 50 millions de personnes par année. De sorte que le pourcentage de population active agricole, depuis 1980, est passé de 60 % à environ 40 %. L’exode se poursuit et il représente un désastre économique et social » qui dépasse le seul secteur agricole.

 

Concurrence accrue

 

Les plus petits producteurs, situés notamment dans les pays sous-développés ou en développement, se sont en effet retrouvés exposés à une concurrence accrue venant d’agriculteurs nettement plus « compétitifs ». On peut penser aux industries fortement subventionnées, par exemple aux États-Unis, mais aussi aux entreprises agricoles qui possèdent les techniques et les équipements nécessaires pour obtenir un rendement optimal.

 

Marcel Mazoyer estime que l’humanité paiera le prix d’une telle situation. « Si on continue avec le modèle agricole actuel, on se retrouvera dans quelques années avec 70 % ou 75 % des humains qui vivront dans les villes. Le reste de la population devra nourrir ces gens. »

 

Le recul du premier secteur générateur d’emplois sur la planète est d’ailleurs déjà bien amorcé. La proportion d’agriculteurs a baissé au cours du XXe siècle dans toutes les régions du monde : de 35 % à 4,2 % dans les pays développés entre 1950 et 2010, et de 81 % à 48,2 % dans les pays en développement. Lorsqu’il n’est pas compensé par le développement de l’économie, notamment de l’industrie agroalimentaire, cet exode rural se traduit par un accroissement de la pauvreté.

 

Vivre de la terre

 

Pour tenter de contrer cette tendance lourde, il faudrait permettre aux agriculteurs de tirer des revenus suffisants de leurs activités, répète M. Mazoyer, professeur émérite à l’Institut français des sciences et industries du vivant et de l’environnement. « Les politiques agricoles devraient revenir à payer les producteurs à des prix qui leur permettent de vivre de leur travail, mais aussi d’investir et de progresser. Or, le système de politiques agricoles mis en place depuis 30 ans les empêche de le faire. Pour que les paysans puissent le faire, il faut arrêter de les mettre en concurrence avec des concurrents beaucoup plus puissants qu’eux. »

 

Il s’agit là, selon lui, de la seule façon de s’attaquer au problème de la faim, qui tue près de neuf millions de personnes chaque année dans le monde. « Le marché ne nourrira jamais les trois milliards de personnes qui se privent de nourriture, les deux milliards de malnutris et le quasi-milliard de personnes qui ont faim. La raison est simple : ils ne peuvent pas acheter ce que le marché produit. Le marché, s’il n’est pas régulé, ne peut jamais équilibrer l’offre et les besoins. »

 

Selon les données disponibles, il faudrait accroître la production alimentaire mondiale de 30 % pour répondre convenablement à la demande planétaire. Un chiffre à bonifier au cours des prochaines décennies en raison de l’augmentation de la population. D’ici 2050, la production alimentaire mondiale devra en effet augmenter de plus de 60 % pour répondre à la demande de neuf milliards de Terriens.

1 commentaire
  • Daniel Bérubé - Inscrit 17 octobre 2013 22 h 33

    Les marchés...

    sont devenus les dieux matérialisés des pays riches, de nouveaux dieux que l'on peut voir, sentir, que l'on peut même toucher...

    Ces nouveaux dieux nous ont-ils mentionner vers quel paradis (ou enfer) ils nous conduisent, eux ?

    J'en suis rendu au stade que je trouve beaucoup moins difficile de croire et trouver espérance dans les anciennes croyance du "bon Dieu" immatériel, que de chercher espérance de vie dans les dieux des marchés et de le l'industrie.

    Les marchés écrasent les petits producteurs et s'approprie la production de la nourriture à bas prix (vs subventions rendant les "marchés" totalement inniquitables.) Déjà dans les années '90, le nombre de fermes américaines avaient de beaucoup diminuées, et une même compagnie devenaient propriétaire de tout le marché d'un secteur, c.à.d. la même compagnie possédaient des centaines de terres agricoles, n'y plaçaient que des employés pour produire, (photos où l'on voit 4,6,parfois 8 moissoneuse-batteuses travaillant en même temps dans le même champs), ont aussi acheté les compagnies de transports de céréales, ont acheté les meuneries, les boulangeries: en d'autres mots, s'étaient appropriés le marché alimentaire céréallier, et quand l'émission avait été présentée, ils se préparaient à faire la même choses avec les viandes (élevage, engraissement, transport, abattage, emballage... )

    Les gouvernements de plusieurs pays préfèrent encore laisser les marchés "gérer" le tout... ils ne réalisent pas les risques à moyen et long terme que cela peut représenter pour toute la population, particulièrment les plus démunis.

    Le peuple a un pouvoir très grand dans les choix alimentaire qu'il fait (local), mais tant et aussi longtemps que les bas prix seront la raison première du choix... les changements seront lents, trop lents...

    Les marchés, pour eux, la nourriture ne représente pas un besoin, mais des profits...