La dictature des actionnaires coûte cher

Les entreprises demeurent sous l’influence d’une direction répondant à la soif insatiable de rendement de leurs actionnaires, au prix d’un creusement des inégalités.
Photo: Nathan Denette Associated Press Les entreprises demeurent sous l’influence d’une direction répondant à la soif insatiable de rendement de leurs actionnaires, au prix d’un creusement des inégalités.

Mise à nu lors de la crise de 2008, la financiarisation de l’économie continue d’imposer ses diktats. De plus en plus déconnectées du monde réel, les entreprises demeurent sous l’influence d’une direction répondant à la soif insatiable de rendement de leurs actionnaires, au prix d’un creusement des inégalités et d’une chute des investissements dans l’économie. On assiste depuis 30 ans à un vaste mouvement de transfert de la valeur aux actionnaires, accompagné d’une érosion sensible des salaires et d’une élévation du coût du capital éloignant la rentabilité des projets d’investissement.

 

Dans sa note de recherche rendue publique mardi, Gilles L. Bourque souhaite élargir la réflexion. Le chercheur de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) veut notamment proposer un éclairage différent à ces dénonciateurs de la faiblesse des investissements privés au Québec et à ces tenants de l’inefficacité du modèle québécois. N’eût été la présence des fonds de travailleurs, de l’abondance de l’épargne fiscalisée et de l’action du gouvernement qui, par l’intermédiaire de véhicules tel Investissement Québec, permet de retenir des projets d’investissement ne répondant pas nécessairement à la fameuse norme minimale de rentabilité de 15 %, « la situation québécoise aurait été plus dramatique », a soutenu M. Bourque au cours d’un entretien au Devoir.

 

Sa note de recherche porte sur la financiarisation de l’économie et de ses entreprises (non financières), dont les limites ont été particulièrement exprimées lors de la crise de 2008. Mais le phénomène perdure depuis 30 ans, et persiste encore aujourd’hui. Cela va au-delà de la seule spéculation financière. « La finance est ainsi devenue un monde qui permet l’enrichissement d’individus sans qu’il y ait nécessairement création de richesse, écrit-il. Il n’y a peu ou plus d’entreprenariat industriel. Les financiers président désormais aux décisions des directions et leur focus est le rendement. »

 

Divorce entre rentabilité et investissements

 

Il cite les auteurs qui démontrent qu’il y a eu «divorce entre la rentabilité, croissante depuis deux décennies, et l’accumulation du capital, médiocre durant cette même période». On peut, ainsi, observer une hausse du taux de marge bénéficiaire des entreprises soutenant une augmentation des profits distribués aux actionnaires, au prix d’un ralentissement du rythme d’accumulation du capital particulièrement ressenti depuis les années 2000, davantage au Québec que dans le reste du Canada. Cet écart ne peut toutefois se soustraire à un différentiel économique structurel, telle la réalité pétrolière dans certaines autres provinces ou encore la centralisation de l’industrie financière en Ontario.

 

Mais une tendance lourde se dégage. Gilles L. Bourque y voit un transfert de la valeur aux actionnaires, sous le poids de l’importance accrue des dividendes versés. « On assiste depuis 1995 à une hausse spectaculaire des dividendes versés, dont l’importance a plus que doublé durant cette période. » Les entreprises vont également mettre à contribution leurs profits pour procéder à des rachats d’actions.

 

Surcoût du capital

 

L’une des grandes conséquences de cette financiarisation est l’apparition de ce que les chercheurs ont appelé une rente sur l’activité, qui se traduit par un coût du capital plus élevé. Ce « surcoût » vient de revenus prélevés sur l’entreprise « qui n’ont, en dehors du risque entrepreneurial, aucune justification économique ». Selon le chiffre avancé dans la note, le coût réel du capital aurait été majoré de 50 à 70 % sous l’effet de la financiarisation, ce qui réduit d’autant les possibilités de croissance et d’investissement. Il en résulte une élévation de la norme de rendement financier aux entreprises, « laquelle réduit de manière directe les opportunités d’investissement ».

 

Par un jeu de corrélation, on peut également y voir une explication à une chute des salaires versés aux employés mesurée à partir des années 1980. « Les salaires ont connu une dégringolade majeure de leur part dans la valeur ajoutée au Québec et au Canada, passant de 50 à 45 % du PIB », a relevé Gilles L. Bourque. Un lien mathématique direct est ainsi établi entre « une distribution massive des profits aux actionnaires » sous forme de ponction sans autre valeur ajoutée et une baisse correspondante des revenus perçus par les autres parties prenantes. Il faut toutefois y ajouter d’autres effets structurels, tels l’affaiblissement syndical ou encore le transfert d’emplois du manufacturier vers l’industrie des services, moins rémunérateurs.

 

Gilles L. Bourque suggère donc dans sa note de mieux circonscrire cet effet de «surcoût» du capital, engendré par « des exigences exagérées de rendement financier » pouvant aisément soutenir l’hypothèse que ce sont, là, les principaux responsables de la croissance des inégalités de revenus dans les économies développées.

7 commentaires
  • Franck Perrault - Inscrit 16 octobre 2013 06 h 28

    Quelle surprise!!!

    Pas de commentaires. Vive le capitalisme mondial!

  • Guy Lafond - Inscrit 16 octobre 2013 06 h 42

    Fort intéressant


    Merci pour cette analyse.

    • Gaston Bourdages - Abonné 16 octobre 2013 09 h 35

      En total accord avec vous monsieur Lafond. Mercis à monsieur Bourque pour cette superbe analyse. Que nous dira l'avenir sur cette financiarisation ? Lorsque les pauvres ne pourront plus se procurer ces biens produits par les riches ?
      Gaston Bourdages,
      http://www.unpublic.gastonbourdages.com

    • Jean-François Roy - Abonné 16 octobre 2013 14 h 49

      À M Bourdages: le système fera toujours en sorte d'être sur le bord du gouffre, sans y tomber.. jusqu'au jour où il n'y aura plus de levier sur lequel appuyer pour relancer l'économie.

  • Pierre-Antoine Ferron - Inscrit 16 octobre 2013 09 h 44

    A revoir?

    Bonjo

    Il serait intéressant de connaitre le résultat d'une simulation sur l'effet qu'aurait une industrie d'hdrocarbures sur ces conclusions. Probablement un virement complet si le gouvernement prenait les décisions qui s'imposent.

    Merci.

  • Denis Miron - Inscrit 16 octobre 2013 10 h 04

    La lucidité n'est pas du côté de ceux qui s'autoproclament lucides

    Voilà la fissure par laquelle, le discours fétiche déclamé par les hauts- parleurs du bateau néolibéral à propos de la «création de richesse», prend l’eau.
    Création de richesse pour les actionaires d’une part et diminution de salaire pour les travailleurs d’autre part, alors qu’un certain groupe s’autoproclamant «lucide» vient dire à ces mêmes travailleurs québécois, qu’ils ne travaillent pas assez…Ignorance ou mauvaise foi relevant de la propagande idéologique?

  • Richard Laroche - Inscrit 16 octobre 2013 12 h 54

    La nouvelle économie keynésienne à la sauce autrichienne

    Les actionnaires des grandes compagnies cotées en bourse sont plus souvent qu'autrement des fonds d'investissements représentant des milliers de travailleurs.

    Ces fonds d'investissements sont gérés par des banques d'investissements où le petit travailleur n'a qu'un infime contrôle.

    Les banques d'investissements sont contrôlés par quelques grandes fortunes familiales.

    Ces entreprises financières achètent les plus grandes entreprises.

    Les grandes entreprises ont en très grande majorité l'État comme principal client.

    Notons finalement que les plus grandes machines financières sont également propriétaires des médias. Les mêmes médias qui imposent une énorme influence sur l'opinion public et sur les élections d'un gouvernement, qui se trouve en boucle à être le plus gros client des grandes entreprises.

    Faites l'équation.

    Les défauts de marchés ET les défauts de gouvernement ont la même origine: l'asymétrie de l'information. Si l'asymétrie de l'information peut être contrôlée, alors il est possible de créer volontairement des défauts de marché et des défauts de gouvernement afin d'en tirer profit au détriment de tout le monde. Voilà la faille dans notre système.

    Réduire la taille de l'État n'est qu'une manière de réduire l'asymétrie de l'information. Il serait temps qu'on révise la loi sur le lobbyisme et la transparence et la loi sur l'accès aux documents publics. Réduire l'asymétrie d'information, c'est aussi réduire le détournement caché de l'État pour des intérêts particuliers et la manipulation des marchés.