Décès de Paul Desmarais – L'homme le plus riche du Québec tire sa révérence

Paul Desmarais en compagnie de sa femme, Jacqueline.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Paul Desmarais en compagnie de sa femme, Jacqueline.

Paul Desmarais tire sa révérence. Il laisse dans le deuil sa conjointe, Jacqueline Maranger, quatre enfants et plusieurs petits enfants.

Âgé de 86 ans, le président de Power Corporation avait déjà été hospitalisé en juin 2005 à la suite d'un léger accident vasculaire cérébral. Auparavant, en 1997, Paul Desmarais avait subi un pontage afin de soulager un malaise cardio-vasculaire qui le faisait souffrir depuis quelque temps. L’année précédente, soit en mai 1996, il avait quitté ses fonctions de président et chef de la direction de Power Corp, qu’il occupait depuis 1968, pour laisser la direction de l'entreprise à ses deux fils, Paul Jr et André -ses deux filles ne travaillent pas dans l'entreprise. Il conservera toutefois sa participation dans la compagnie, qui lui confère le contrôle avec 62 % du droit de vote.

Paul Desmarais est devenu l’homme le plus riche du Québec (quatrième au Canada) selon le dernier palmarès du magazine Forbes, avec une fortune évaluée à 4,7 milliards. Franco-Ontarien d'origine, il est né le 4 janvier 1927 à Sudbury, en Ontario. En 1951, après avoir complété un baccalauréat en commerce de l'université d'Ottawa, il reprend l'entreprise de son grand-père qui est alors en difficultés financières. Il étudiait alors le droit à Toronto et a dû abandonner ses études pour se consacrer entièrement à l'entreprise.

«L'argent était rare», se rappelait-il en 1974 dans une des rares entrevues qu'il a accordées. «Les épouses des employés venaient parfois me voir pour dire qu'elles n'avaient plus d'argent pour faire manger la famille. Je leur donnais alors ce qu'il fallait et comblais la différence avec des billets d'autobus.»

Paul Desmarais sauve la Sudbury Bus Lines de la faillite, avec l'aide notamment de son frère Louis, comptable de formation. En 1954, c'est le début d'un grand empire financier, alors qu’il achète la Gatineau Bus Lines d'Ottawa.

Les affaires prenant de l'envergure. Paul Desmarais crée en 1959 la Transportation Management Corporation. En 1965, la compagnie diversifie ses activités et prend le contrôle de plusieurs sociétés, dont Imperial Life et Trans-Canada Corp. Fund, en plus de prendre des participations dans des pistes de courses, des entreprises d'assurance-vie (dont La Prévoyance), de commerce au détail et de fabrication de meubles (notamment Dupuis Frères et Alfred Lambert).

C’est en 1967 qu’il fait son entrée dans l'édition avec la création des Journaux Trans-Canada, en partenariat avec l'homme d'affaires Jacques Francoeur. La compagnie fait entre autres l'acquisition du Nouvelliste (Trois-Rivières), de La Voix de l'Est (Granby) et du défunt Dimanche-Matin (Montréal). Elle y ajoute ensuite La Tribune (Sherbrooke) et La Presse (Montréal). Puis les quotidiens d’Unimédia, dont Le Soleil (Québec) et Le Droit (Ottawa), pour former Gesca.

Le grand coup de Paul Desmarais a cependant été réalisé en 1968. Il procède à un échange d'actions entre la Transportation Management Corporation et Power Corporation du Canada, qui lui permet ultimement (1970) de prendre le contrôle de Power. Cette transaction aura donné ses lettres de noblesse aux opérations de prise de contrôle inversée.

Aujourd’hui, grâce à sa participation majoritaire dans la Corporation Financière Power, l’entreprise exerce une mainmise sur les compagnies d'assurance Great West, London Life et Canada Vie ainsi que sur les firmes canadiennes de fonds communs de placement Groupe Investors et Corporation financière Mackenzie. En Europe, grâce à son partenariat avec l'homme d'affaires belge Albert Frère, Power Corp détient par l'entremise de sa filiale Pargesa Holding S.A. des participations minoritaires dans le géant allemand du secteur des médias et du divertissement Bertelsmann, dans le géant pétrolier français Total, dans le géant des infrastructures de l'eau et de l'énergie Suez et dans Imerys, le leader mondial dans le traitement des minéraux industriels. En Chine, Power Corp. possède des liens avec la société chinoise CITIC Pacific qui travaille dans les infrastructures, dans la distribution et l'immobilier.

Homme réservé

Homme réservé et d'origine modeste, Paul Desmarais a fait son chemin grâce à sa finesse et à la chance. Son empire repose aujourd’hui sur une capitalisation boursière de 12 milliards. Il abritait à la fin de 2012 un actif de 272 milliards.

Le vétéran investisseur et ami de Paul Desmarais, Stephen Jarislowsky, disait admirer chez lui l'opportunisme du financier. «Il savait quand prendre un risque et en assumer les conséquences et quand retirer ses billes et encaisser ses profits.» Parmi les exemples les plus spectaculaires et mémorables, Power a vendu le géant des pâtes et papiers Consolidated-Bathurst à Stone Container, de Chicago, en 1989, pour la somme de 2,6 milliards. Peu après la transaction, l'industrie des pâtes et papiers a piqué du nez. Il aura, ici, joué de chance puisque la vente de la Consol est survenue après qu'on lui eut refusé l'accès à Domtar, M. Desmarais ayant été invité à renoncer à son rêve de voir les deux géants fusionner.

Il a également vendu la même année sa participation de 64 % dans le Montréal Trust à BCE alors que la valeur de l'institution financière était à son zénith, peu avant l'effondrement des cours immobiliers. Power avait reçu 547 millions des 847 millions déboursés alors par BCE pour l'acquisition du Montréal Trust, qui a été revendu à la Banque Scotia en 1993, pour une valeur de 300 millions.

M. Desmarais a déjà compté dans son une équipe de conseillers prestigieux des noms prestigieux tels Pierre Elliott Trudeau, l'ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, Paul Volker, ancien président de la Réserve fédérale américaine, ou encore le cheik Ahmed Zaki Yamani, ancien ministre du Pétrole de l'Arabie Saoudite. Ardent fédéraliste, Paul Desmarais est aussi en bons termes avec le monde politique canadien, à l'exception du Parti québécois. Son fils André est le gendre du premier ministre canadien Jean Chrétien. Paul Martin a déjà été vice-président de Power Corp., et Daniel Johnson, secrétaire.

Il est également célèbre pour ses résidences à Montréal, aux États-Unis et en Europe mais surtout pour son immense domaine à Sagard, dans Charlevoix. Ce que l’on appelle l’«usine sans cheminée» a accueilli depuis cinquante ans la plupart des personnalités politiques du pays et du monde. Jean Chrétien serait un habitué des lieux, tout comme Paul Martin et même Lucien Bouchard et Gorge Bush père.

Même s'il a pris ses distances de la direction de Power Corp. en1996, Paul Desmarais a continué à siéger à quelques conseils d'administration d'administration au Canada et en Europe. Il est compagnon de l'Ordre du Canada, officier de l'Ordre national du Québec, officier de l'Ordre national de la Légion d'honneur ainsi que commandeur de l'Ordre Léopold II.

Avec La Presse canadienne

****

Quelques citations de Paul Desmarais

Au sujet du PQ
«Le PQ semble un bon gouvernement du point de vue administratif et social. C'est un désastre en économie parce qu'ils ont envoyé tout le monde chez le diable. Ils ne sont pas intéressés.» — novembre 1979, dans La Presse

Au sujet d'un oui au référendum
«Power serait davantage protégée par les lois puisque le Québec prendrait garde à sa seule multinationale.» — novembre 1979, dans La Presse

Au sujet de la hausse des prix de l'énergie, à son chauffeur
«Quand tu vas au centre-ville, fais un seul voyage. Achète les journaux et les cigarettes en même temps. Et l'épicerie. Et n'oublie pas le sucre et le sel. Et ne ramasse pas les enfants. Ils peuvent marcher ou prendre l'autobus.» — mars 1980, dans The Gazette

Au sujet de ses entreprises
«J'ai prouvé qu'un Canadien Français peut réussir» — mars 1980, dans The Gazette

Au sujet de son arrivée dans le milieu des affaires de Montréal
«J'ai été bien reçu par tout le monde. Les Anglais, les Français, tout le monde. Ce qu'il y a de merveilleux à Montréal, c'est qu'on y est mieux traité que les gens de la place quand on vient de l'extérieur.» — septembre 1982, L'actualité

Au sujet du projet souverainiste
«Je n'ai pas reçu ni trouvé de réponses adéquates à ces questions qui seraient susceptibles de modifier ma profonde conviction que l'expérience canadienne doit continuer.» — devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain en février 1991, dans Le Devoir