Construction: Agnès Maltais a-t-elle remporté son pari?

Agnès Maltais
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinnot Agnès Maltais

Deux ans après avoir promis de lui livrer une lutte sans merci, le Conseil provincial du Québec des métiers de la construction (International) et la FTQ-Construction se sont ralliés au nouveau système de référence de la main-d’oeuvre dans l’industrie de la construction. Faux-semblant ?

 

Du moins, les deux centrales syndicales représentant ensemble pas moins de 70 % de la main-d’oeuvre soumettent des listes de travailleurs par le biais du Carnet référence construction, lancé le 9 septembre par la Commission de la construction du Québec (CCQ). « Les statistiques sont très bonnes. Tous les syndicats ont embarqué », souligne la ministre du Travail, Agnès Maltais, dans un entretien téléphonique avec Le Devoir. « Ça, c’était le grand défi. » Lors de son entrée en poste, seules la CSN-Construction, la CSD-Construction et le Syndicat québécois de la construction (SQC) acquiesçaient à la mise en place d’un nouveau système de référence de la main-d’oeuvre sur les chantiers de construction.

 

Mme Maltais refuse toutefois de crier victoire. La ministre n’est pas convaincue que le nouveau système de référence a scellé le sort du placement syndical. « On change une culture qui est quasi centenaire. Ça ne s’opère pas en un tour de main », soutient-elle.Le gouvernement péquiste dit toutefois jouir de « la collaboration de tout le monde pour changer cette culture ». « Même les syndicats ont embarqué. Ça, il y a un an, c’était loin d’être acquis. Au contraire ! » En effet, plus des trois quarts des syndiqués refusaient bec et ongles de se plier au nouveau système de référence. Aujourd’hui, ils semblent avoir fait leur deuil du placement syndical, à tout le moins publiquement. Patrons et syndicats confondus, « personne ne me demande de retirer le système de référence », précise Mme Maltais.

 

Elle a sollicité « un diagnostic » de la situation sur les chantiers au comité de vigie sur la référence de main-d’oeuvre dans l’industrie de la construction. « Est-ce qu’il y a des gens qui ont détourné le système ? », s’interroge-t-elle.

 

Le comité de vigie est notamment chargé d’évaluer l’impact de l’ensemble du système de référence sur l’élimination des pratiques de la discrimination et d’intimidation sur les chantiers. Au printemps 2014, les anciens ministres du Travail Jean Cournoyer et Matthias Rioux ainsi que l’ancienne présidente de la CSN, Claudette Carbonneau « examineront attentivement […] ce qui s’est passé » dans l’industrie à la suite de l’abolition du placement syndical le 9 septembre dernier. Par la suite, Mme Maltais décidera si des mesures supplémentaires s’imposent pour mettre un point final au « harcèlement » et à l’« intimidation » sur les chantiers de construction. La ministre du Travail n’écarte pas à ce moment-ci d’autres lois ou règlements pour y arriver. Mais reste à voir si le comité de vigie documentera des cas d’intimidation sur les chantiers.

 

Selon un document obtenu par Le Devoir,l’International et la FTQ-Construction ont respectivement transmis, entre les 25 et 30 septembre, 1307 et 905 listes à des employeurs par le biais du Carnet référence construction, ce qui fait dire à la CCQ que les deux centrales ne boudent pas le nouveau système. La CSN a quant à elle soumis 1012 listes et le SQC, 390 listes. Une liste peut contenir un nombre variable de noms.

 

D’autre part, plus de 18 000 travailleurs ont bonifié leurs profils sur le site Web. « On visait entre 20 000 et 25 000, c’est-à-dire plus de 15 % de la main-d’oeuvre », rappelle la porte-parole de la CCQ, Jocelyne Roy. De 80 % à 85 % des embauches se font entre un employeur et un travailleur qui se connaissent déjà.

 

Une source consultée par Le Devoir s’étonne de ne pas observer le « boycottage appréhendé de la part de la FTQ et de l’International ». « Les syndicats participent », dit-elle. Les syndicats ont référé environ 20 000 candidats depuis le lancement du Carnet référence construction. Pour leur part, les employeurs ont fait connaître 22 797 avis d’embauche et de cessation d’emploi du 9 septembre au 3 octobre.

 

La CCQ a dans le collimateur des dizaines d’employeurs faisant fi du Carnet référence construction. Quelque 300 d’entre eux ont été contactés après avoir procédé à des embauches sans les divulguer entre le 9 et le 21 septembre. La CCQ a pressé le Directeur des poursuites criminelles et pénales de transmettre des constats d’infraction à 11 entreprises. « On a commencé à intervenir. On communique avec les gens qui ne se conforment pas », indique Mme Roy.

 

En revanche, la CCQ n’a pas reçu de plainte à l’égard d’entorses commises par des organisations syndicales. « Pas de plainte du tout », dit Mme Roy. L’absence de plainte ne signifie pas pour autant l’absence de tordage de bras sur les chantiers. « T’es mieux de te fermer la gueule si tu travailles sur un chantier. Si tu l’ouvres trop grande, tu ne travailleras pas longtemps », souligne la source consultée par Le Devoir.

 

Il n’y a pas gros à parier que le Carnet référence construction portera un coup fatal au placement syndical, a souligné l’ancien délégué syndical des mécaniciens industriels à la FTQ-Construction, Ken Pereira, devant la commission Charbonneau. « Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais je vais vous dire tout de suite que si une division électrique de monsieur Accurso va appeler la CCQ, la liste va venir dans ses mains, il va prendre la liste, puis il va l’envoyer à la FIPOE, puis il va dire : “C’est qui, tes membres là-dedans ?” Après, il va la reprendre, puis il va appeler à la CCQ, puis il va dire : “Je veux Johanne, Ken, Richard, puis Marc.” Puis il ne va pas avoir de CSD là. Puis il ne va pas avoir de CSN là », a-t-il expliqué mercredi au procureur Simon Tremblay.

 

Le placement syndical permettait à des dirigeants syndicaux de ni plus ni moins prendre le contrôle d’un chantier, a répété M. Pereira durant son témoignage. Il leur suffit de déployer « le fond du baril », les pires ouvriers, afin de perturber un chantier, voire de menacer la viabilité d’une entreprise. Le placement syndical constitue une « force incroyable » que ne sont pas prêtes à abandonner les grandes centrales syndicales.

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