Entretiens Concordia—Économie et développement durable - Le défi environnemental de l’aviation

«Avec moins de tout, on peut faire beaucoup plus» — Nadia Bhuiyan, professeure, Université Concordia
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir «Avec moins de tout, on peut faire beaucoup plus» — Nadia Bhuiyan, professeure, Université Concordia

Le milieu de l’aviation avance à pas de géant pour réduire son empreinte sur l’environnement, mais peut faire encore bien plus. C’est en revoyant la conception, et non seulement la production, de leurs appareils que les compagnies réussiront à affronter le défi environnemental auquel elles sont confrontées, croit la professeure Nadia Bhuiyan.

 

Cette ingénieure industrielle met depuis plusieurs années son expertise au service de grands fabricants de moteurs d’avions, comme Pratt Whitney Canada. Elle se spécialise dans le développement de produits, tout particulièrement dans le domaine de l’aéronautique. On sollicite ses conseils pour maximiser ses profits, mais aussi, de plus en plus, pour adopter une approche plus « verte ».

 

« Le domaine de l’aéronautique, c’est un de ceux où il y a le plus de défis pour réduire l’impact sur l’environnement, affirme celle qui enseigne à l’Université Concordia depuis 2002. L’avion est un produit qui a des centaines de milliers de composantes. Ça prend une équipe de près de 20 000 personnes autour du monde, donc il y a beaucoup d’opportunités de réduire cet impact sur l’environnement. »

 

À commencer par la définition précise des étapes à franchir et des ressources à mobiliser, entre l’idée de départ et le vol inaugural. « Souvent, la mentalité des ingénieurs est d’arriver faire le prototype du produit aussitôt que possible et de faire les corrections ensuite. Ils devraient plutôt prendre plus de temps et bien définir toutes les étapes, explique-t-elle. Les corrections devraient être faites au début et non à la fin, lorsque ça devient très coûteux de tout refaire. »

 

La recette Toyota

 

Mme Bhuiyan veut notamment appliquer au domaine aéronautique ce qui a fait la renommée de Toyota dans l’industrie de l’automobile : la méthode LEAN. « Le but essentiel, avec la méthode LEAN, c’est de réduire le gaspillage à tous les points de vue. Donc c’est de réduire l’inventaire, les mouvements qui ne sont pas nécessaires, les tâches faites en trop ou mal faites. »

 

On ne produit pas des avions au même rythme et en aussi grande quantité que des berlines, mais le principe est le même. « On a vu qu’avec moins de tout, on peut faire beaucoup plus. »

 

La professeure souligne que, de manière générale, sur sept produits mis en marché par une compagnie, un seul a du succès. Elle croit donc que les compagnies ont tout avantage à raffiner leur mode de conception. « Je pense que le but, pour les entreprises, c’est plus la rentabilité, mais je pense que, de plus en plus, elles voient aussi qu’utiliser moins de tout, ça a un véritable impact sur l’environnement. »

 

Défis énergétiques

 

L’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), qui est réunie en assemblée triennale jusqu’à vendredi, affirme que le transport aérien ne compte que pour 2 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) et que les deux tiers de ces émissions sont attribuables aux vols internationaux. Il n’en demeure pas moins que l’avion est le mode de transport dont l’impact climatique est le plus grand. L’OACI veut limiter son niveau d’émission de GES au niveau de 2020, mais reconnaît néanmoins que le trafic aérien est appelé à doubler d’ici à 2030.

 

La CSeries de Bombardier, qui a pris son envol pour la première fois il y a deux semaines, n’est qu’un des exemples les plus récents des efforts déployés par les compagnies d’aviation pour réduire leur empreinte environnementale.

 

Lors du vol inaugural, Bombardier a avancé que, grâce à l’utilisation de matériaux plus légers et d’un tout nouveau moteur, ses appareils offriront au moins 20 % d’économie de carburant et réduiront le coût de fonctionnement de 15 % par rapport aux modèles existants. C’est bien, mais encore trop peu, juge Nadia Bhuiyan.

 

« La CSeries, c’est sûr que c’est un succès en termes de réduction de la pollution et d’efficacité, mais je pense qu’il y a encore beaucoup plus à faire pour réduire les impacts sur l’environnement, insiste-t-elle, reconnaissant malgré tout les efforts déployés par plusieurs compagnies. Que ce soit pour augmenter leur rentabilité, attirer plus de consommateurs ou parce qu’elles sont vraiment conscientes de leur impact sur l’environnement, je trouve que, de plus en plus, les compagnies savent qu’elles doivent faire les choses différemment. Même si les lois et les régulations ne sont pas toujours en place, elles veulent le faire. »

 

Cycle de vie

 

Sa solution aux défis du monde de l’aviation : l’« écoconception ». Cette approche dépasse la simple production. Elle invite les ingénieurs à considérer la conception, la production et l’utilisation d’un produit comme un processus non pas linéaire, mais circulaire. « Ils doivent donc penser à tout le processus, le cycle de vie du produit, plutôt que de simplement penser à la mise en marché le plus vite possible. »

 

Ses travaux partagent les objectifs d’organisations comme le Groupement aéronautique de recherche et développement en environnement, un réseau de centres d’excellence qui rassemble à la fois des chercheurs et des entreprises. Celui-ci vise notamment à « réduire la production de gaz à effet de serre par l’industrie aéronautique » et à « prendre en compte les impacts environnementaux dans le cycle de vie du produit ».

 

Le choix des matériaux, la consommation d’énergie lors de la fabrication, le transport des pièces, mais aussi la possibilité de recycler ou de réutiliser le produit d’une façon ou d’une autre à la fin de sa vie utile : tout doit donc être pris en compte. Nadia Bhuiyan analyse le profil d’une entreprise, ses effectifs et ses objectifs, modélise le tout et propose un processus de conception optimal.

 

« Les compagnies ont souvent peur de faire de l’écoconception parce qu’elles pensent que ça va tout changer. Mais en fait, la recherche a démontré que l’écoconception augmente leur rentabilité, précise-t-elle. On réduit beaucoup l’utilisation de l’énergie, des matériaux et, en plus, ça a un impact positif sur la réputation. »

 

La professeure l’admet sans hésiter, certaines compagnies voulant « verdir » leur image ne font que le strict minimum pour protéger l’environnement. Elle consacrera donc les prochaines années à poursuivre ses recherches, tout en livrant un message que de plus en plus d’entreprises comprennent déjà : agir pour réduire son empreinte écologique peut être profitable pour tous.


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