Le «super modèle» allemand a des failles

Une statue du général prussien Hans Joachim von Zieten devant des grues à Berlin: l’Allemagne est une terre pleine de promesses, mais...
Photo: Agence France-Presse (photo) John MacDougall Une statue du général prussien Hans Joachim von Zieten devant des grues à Berlin: l’Allemagne est une terre pleine de promesses, mais...

Dans une Europe ravagée par la crise, les dettes et le chômage, l’Allemagne est devenue pour beaucoup un « supermodèle ». À l’équilibre budgétaire, compétitif, en situation de quasi-plein-emploi, le pays affiche, malgré les difficultés conjoncturelles, le profil d’une économie robuste et saine. Une terre pleine de promesses pour la jeunesse désoeuvrée d’Europe du Sud. Mais pour combien de temps encore ?

 

Jusqu’ici, tout va bien, ou presque. Les données publiées jeudi 1er août en attestent. En juillet, l’indice PMI de production manufacturière a légèrement augmenté, à 50,7 points.

 

Mais, au moment où s’esquisse une reprise en zone euro, les faiblesses du champion apparaissent : la population vieillit, les inégalités se creusent entre les travailleurs de l’industrie bien payés et les travailleurs précaires du secteur des services. Les tensions sociales induites par cette situation obligent la classe politique à réagir, au risque de pénaliser l’économie.

 

À quelques semaines des élections législatives, le 22 septembre, le Parti social-démocrate (SPD), formation rivale de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de la chancelière Angela Merkel, promet de mettre en place un salaire minimum. Une juste récompense pour des Allemands contraints à la rigueur depuis le début des années 2000. Une manière, aussi, de régler le dossier des travailleurs pauvres payés une misère pour des emplois à temps partiel dans la distribution, les services à la personne… L’idée, séduisante, ne serait pas néfaste à l’économie, dit-on : après avoir donné la priorité aux exportations, la consommation prendrait le relais.

 

Les experts de la Deutsche Bank ne sont pas de cet avis. « L’idée que la demande domestique puisse remplacer la demande extérieure - un scénario répandu - est discutable, au vu de l’expérience des vingt dernières années », écrivent-ils dans une note, « Allemagne, les limites de la croissance structurelle », parue le 31 juillet. Outre-Rhin, la consommation ne repart qu’une fois que l’industrie s’est relancée, observent-ils : « L’économie domestique est comme une batterie. Il lui faut un minimum de vitesse pour décoller. »

 

Du côté du patronat, on regarde aussi d’un mauvais oeil l’idée que l’État fixe le niveau du salaire minimal, aujourd’hui résultat de négociations par branches, entre syndicats et employeurs. « Il faut laisser les décisions à ceux qui sont proches du marché de l’emploi pour éviter d’avoir des rémunérations déconnectées de la productivité », plaide Alexander Schumann, de la Chambre d’industrie allemande.

 

Infrastructures en piteux état

 

Pour les patrons, si l’austérité est révolue, l’État devrait plutôt dépenser son argent dans l’entretien d’infrastructures en piteux état. Aussi, dans un pays, certes sensible aux questions écologiques, le choix d’une politique énergétique visant à sortir du nucléaire en 2022 angoisse. La décision pourrait renchérir le prix de l’électricité et nuire à la compétitivité. « Sortir du nucléaire, d’accord, mais comment ? L’Allemagne n’est pas une île, elle doit s’interroger sur les conséquences de sa décision », soutient un industriel social-démocrate.

 

Mais la grande inquiétude des chefs d’entreprises est ailleurs. Mois après mois, ils voient les exportations se tasser. Y compris celles des machines-outils, symbole de leur puissance industrielle.

 

L’atrophie de la demande des pays de l’union monétaire peut être tenue pour responsable. Mais « à quel moment une situation conjoncturelle qui se répète devient structurelle ? s’interroge un industriel. Ce qu’on perd en exportations en Europe, on devrait le récupérer avec les pays émergents. Ce n’est pas le cas. »

 

En cause, une croissance qui ralentit aussi en Chine ou au Brésil, et des surcapacités observées dans ces pays. En clair, l’Allemagne s’adresse à un marché presque saturé. Et qui dit qu’un jour, la Chine et les autres émergents ne produiront pas eux-mêmes leurs robots et machines-outils ?

 

Berlin doit proposer d’autres produits, à d’autres pays. L’industrie allemande sera sans doute capable de s’adapter. Mais pour l’heure, « elle est encore très XXe siècle », dit Guillaume Duval, auteur de Made in Germany. Le modèle allemand au-delà des mythes (éd. du Seuil, 2013).

 

Hormis le géant des logiciels, SAP, le pays est peu doté en « jeunes pousses » (start-up) et sociétés des nouvelles technologies, signale-t-il.

 

« Si on fait deux colonnes, une avec les “plus”, l’autre avec les “moins”, l’économie allemande a des “plus” évidents : des finances publiques impeccables, un marché du travail qui fonctionne. Mais la colonne des “moins” se remplit », note aussi Patrick Artus, l’économiste en chef de Natixis.

 

Il observe ainsi la faible productivité allemande, plus faible qu’en France. « Un truc bizarre, dit-il. Les gains de productivité de l’industrie sont mangés par le secteur des services. » Signe de la dualité de l’économie allemande où se confrontent une industrie performante et un secteur des services où les travailleurs, souvent à temps partiel, sont peu productifs. Mais difficile de changer la donne, car c’est ce secteur qui a permis de diviser par deux le chômage depuis 2005…

 

Cette faible productivité a un effet pervers : elle ramollit une croissance déjà affaiblie par l’« évaporation » de sa force de travail. L’Allemagne est un pays vieillissant.

 

D’ici 2030, il pourrait perdre 12 % de sa population active, écrit la Deutsche Bank. Ce handicap peut être corrigé en reculant l’âge de la retraite, en faisant davantage travailler les femmes et en menant une politique d’immigration active. Mais jusqu’où ? « Le risque est là : que l’Allemagne n’ouvre pas assez ses frontières », redoute un industriel.

À voir en vidéo