Portrait - Des bouts de tissu qui valent leur milliard

Entrée chez Cascades en 1978, Suzanne Blanchet dirige aujourd’hui Cascades Groupe Tissu, qui génère environ un milliard de dollars par année.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Entrée chez Cascades en 1978, Suzanne Blanchet dirige aujourd’hui Cascades Groupe Tissu, qui génère environ un milliard de dollars par année.

Entrée chez Cascades en 1978 pour y faire un stage comme commis comptable, Suzanne Blanchet y a d’abord trouvé un emploi et a rapidement gagné la confiance des frères Lemaire, qui l’ont nommée l’année suivante contrôleuse de la division Tissu, alors embryonnaire. Ce fut le début d’une carrière qui l’a conduite à la fonction de présidente et chef de la direction de Cascades Groupe Tissu, lequel génère maintenant des revenus d’un milliard de dollars, crée 2200 emplois dans 18 usines comprenant 17 machines à papier, 100 chaînes de conversion et huit unités de désencrage. Cette division est devenue le quatrième manufacturier de papier tissu en importance en Amérique du Nord.


Mme Blanchet a joué un rôle déterminant dans cette réussite industrielle et commerciale, ce qui fait d’elle l’une des femmes d’affaires parmi les plus importantes au Québec et au Canada. En 2011, elle a reçu le prix Réalisations du Concours des femmes d’affaires du Québec. « Unique présidente d’une papetière au Canada, elle a gravi les échelons et occupé différents postes, notamment en finances, aux ventes, à l’exploitation, aux acquisitions et à la planification stratégique », disait-on alors. Récemment, elle est apparue dans la liste des Star Women des grossistes au Canada. Le Groupe Tissu de Cascades est un important fournisseur dans tout le réseau de distribution de produits variés, tels qu’essuie-mains, papiers hygiéniques, papiers-mouchoirs, serviettes de table, chiffons, etc.


Mme Blanchet ne pouvait pas prévoir que cette division Tissu allait prendre une telle ampleur. Cascades était surtout un producteur de cartons. « Nous étions la division la plus petite et complètement inconnue aux États-Unis », rappelle-t-elle. Il y a eu au début un partenariat avec Wood Wyant, une entreprise montréalaise qui vendait du papier de toilette et de l’essuie-main brun. Une première machine à papier tissu a été installée à Kingsey Falls en 1978, puis une seconde en 1982. L’année suivante, Cascades a acheté une usine désaffectée en Caroline du Nord et y a installé une troisième machine à papier tissu. Un bond plus important a eu lieu en 1995 avec l’acquisition de Perkins, ce qui doublait le chiffre d’affaires, mais Perkins était en difficulté financière. En l’espace d’un an, Mme Blanchet, promue vice-présidente exécutive, a fait passer les résultats déficitaires de sept millions à un gain de 37 millions. L’usine, qui était déjà installée, à Candiac demeure l’une des plus anciennes de la division Tissu. Tout en redressant les finances de Perkins, Mme Blanchet a supervisé l’intégration de deux autres sociétés en faillite ! Cascades a toujours eu le génie d’acquérir des entreprises en difficulté et de leur redonner vie. La nouvelle entité ainsi créée générait des revenus annuels de 275 millions et donnait « une base solide » pour aller plus loin.


Mme Blanchet a pris le risque de perdre toute crédibilité, à l’occasion d’une réunion stratégique avec la direction, en avançant la possibilité d’atteindre des ventes d’un milliard, à la condition de miser à fond sur le marché américain. « Je trouvais anormal, avec le taux de change favorable qu’on avait et qui nous faisait faire de l’argent, qu’on ne soit pas davantage présent aux États-Unis. C’est là qu’était le marché. »

 

Deux tiers des actifs et des ventes sont américains


Pour le groupe, le changement était majeur. « À l’époque, Cascades n’avait pas d’ingénieur, pas de traducteur. Personne n’était bilingue, à part Bernard Lemaire. Mais, en Caroline du Nord, les gens étaient très gentils et patients. Aujourd’hui, cette usine est l’une de nos meilleures », dit Mme Blanchet, qui a l’embarras du choix pour établir des comparaisons. Cascades Groupe Tissu a des usines dans les États de New York, de la Pennsylvanie, de la Caroline du Nord, du Tennessee, du Wisconsin, de l’Arizona et de l’Oregon. « Les deux tiers de nos affaires, actifs et ventes, se font aux États-Unis », ajoute-t-elle. Le Groupe Tissu occupe désormais une place beaucoup plus importante au sein de Cascades, dont le chiffre d’affaires a été de 3,6 milliards en 2012. Avec une contribution de 26 % aux ventes totales, Mme Blanchet jouit plus que jamais d’une écoute très attentive au sein du comité de direction, dont elle fait partie. Bien que les produits du Groupe Tissu soient destinés à un marché mature, les ventes augmentent quand même d’environ 1,5 % par année. En revanche, il y a eu, depuis un certain nombre d’années, des baisses dans d’autres divisions. La présidente confie qu’elle a une grande autonomie en ce qui concerne les activités d’exploitation et qu’elle a d’autre part plus de rapports à faire et des barèmes à respecter sur le plan administratif, étant donné que Cascades est une société ouverte ayant l’obligation de publier des rapports trimestriels et annuels sur ses performances financières.

 

Lutte contre les concurrents et les bactéries!


À ses débuts, le Groupe Tissu avait pour produit principal les gros rouleaux de papier essuie-mains brun qu’on voyait partout dans les salles de toilette des usines, des restaurants, des hôpitaux, etc. Il mise désormais sur l’innovation pour se démarquer dans le marché. Le premier résultat tangible de cet effort est le papier essuie-mains antibactérien, lequel lui a valu le printemps dernier une médaille d’or Edison Awards, une organisation à but non lucratif qui vise à encourager les innovateurs. La mise au point de ce produit a nécessité presque cinq ans de travail. La motivation initiale est venue de la menace que suscitait la concurrence faite par les séchoirs à air chaud. Il fallait trouver une façon de contre-attaquer. C’est une étude de l’Université Westminster de Londres qui l’a apportée. Selon cette étude, le papier demeure la meilleure façon de combattre les bactéries sur les mains, alors que le séchage à l’air a un effet contraire en favorisant la propagation des bactéries. La prestigieuse Clinique Mayo a effectué des travaux menant aux mêmes constats.


Alors, pourquoi ne pas produire un papier antibactérien qui serait encore plus efficace ? Cascades a misé sur le chlorure de benzalkonium, un produit déjà bien connu dans les industries pharmaceutique et cosmétique pour combattre les bactéries. Il a fallu cependant découvrir une façon de faire adhérer ce produit sur le papier et beaucoup d’efforts par la suite pour convaincre les instances réglementaires. Finalement, Santé Canada a approuvé ce produit, mais en tant que cosmétique. De son côté, la Food and Drug Administration des États-Unis lui a donné son aval en tant que « produit aseptisant pour les mains en vente libre ».


Ce produit breveté a été mis sur le marché il y a un an. La progression des ventes se manifeste auprès des clients industriels et commerciaux aux États-Unis, alors qu’au Canada il a de la « misère » à faire lever les ventes. Entre autres facteurs, il y a le fait que les décisions d’achat, dans le cas des hôpitaux, par exemple, sont soumises à des normes et des critères gouvernementaux, notamment dans le cas des hôpitaux, ce qui entraîne des délais administratifs. Pour ce qui est des consommateurs, il y a davantage d’intérêt au Canada que chez les voisins du Sud. En avril dernier, la division Tissu a lancé les produits « Cascades Moka », les tout premiers papiers mouchoirs faits de fibres 100 % recyclées et non blanchies, un papier très doux offrant une empreinte écologique très réduite.


Après avoir été témoin et partenaire de l’évolution de la PME Cascades jusqu’à son statut de multinationale, Mme Blanchet maintient toujours le cap sur des objectifs de croissance organique, d’expansion, d’investissement et d’innovation. La division Tissu travaille notamment sur un autre nouveau produit qui serait éventuellement breveté. Impossible d’en savoir davantage à ce sujet.


 

Collaborateur

2 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 15 juillet 2013 13 h 11

    Une question

    Les gens qui dirigent les usines américaines sont-ils bilingues, de manière à pouvoir discuter avec le siège social en français?

  • Sylvain Auclair - Abonné 15 juillet 2013 14 h 16

    Tissu?

    Il m'a fallu relire l'article pour me rendre compte qu'il ne s'agissait pas du tout de tissu, mais de papier absorbant.