Libre-échange: Washington et Bruxelles lancent les négociations en catimini

«Un commerce libre et équitable de part et d'autre de l'Atlantique soutiendra des millions d'emplois américains bien payés», avait déclaré le président américain Barack Obama en février, amorçant le début de ce processus destiné à contourner l'impasse des discussions multilatérales à l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
Photo: Charles Dharapak AP «Un commerce libre et équitable de part et d'autre de l'Atlantique soutiendra des millions d'emplois américains bien payés», avait déclaré le président américain Barack Obama en février, amorçant le début de ce processus destiné à contourner l'impasse des discussions multilatérales à l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Washington — Les États-Unis et l’Union européenne ont donné lundi à Washington un coup d’envoi discret aux vastes négociations visant à créer l’une des plus grandes zones de libre-échange dans le monde, dans un climat assombri par l’affaire de l’espionnage américain.


Le premier round de discussions a été officiellement ouvert lundi en l’absence de tout média par la représentation américaine au Commerce extérieur (USTR) et le négociateur en chef européen, Ignacio Garcia Bercero, a appris l’AFP de sources proches du dossier. Ce tour de chauffe s’achèvera vendredi par une conférence de presse commune.


L’objectif de l’accord est pourtant ambitieux : éliminer l’ensemble des barrières, douanières et surtout réglementaires, qui entravent les échanges entre les États-Unis, première puissance mondiale, et l’Union européenne, son principal partenaire commercial.


« Un commerce libre et équitable de part et d’autre de l’Atlantique soutiendra des millions d’emplois américains bien payés », avait déclaré le président américain Barack Obama en février, amorçant le début de ce processus destiné à contourner l’impasse des discussions multilatérales à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).


Côté européen, ce nouveau marché de près de 820 millions de personnes pourrait permettre de combattre la récession qui frappe la zone euro depuis six trimestres consécutifs. «C’est le plan de relance le moins coûteux qu’on puisse imaginer », avait assuré en mars Karel De Gucht, le commissaire européen au Commerce qui sera chargé des discussions.


Selon une récente étude du Centre for Economic Policy Research, basé à Londres, l’accord transatlantique sur le commerce et l’investissement (TTIP) devrait injecter chaque année 119 milliards d’euros dans l’économie européenne et 95 milliards dans celle des États-Unis.

 

Grosses frictions


Mais les chausse-trappes seront nombreuses tout au long d’un cycle de discussions qui pourrait s’étendre sur plusieurs années. Au terme d’une intense bataille, la France a déjà obtenu à la mi-juin que le secteur audiovisuel soit pour le moment exclu des discussions, au prix d’un bras de fer avec la Commission européenne qui pourrait reprendre si le sujet revenait sur la table. De nouvelles frictions pourraient surgir sur l’agriculture et notamment sur les organismes génétiquement modifiés (OGM), cultivés à grande échelle aux États-Unis et strictement régulés dans l’Union européenne.


Les Américains pourraient eux aussi défendre bec et ongles leurs secteurs protégés et notamment leur législation (Small Business Act, Buy American Act…) qui réserve certains marchés publics en priorité aux PME américaines, au détriment des entreprises étrangères. « Nous sommes très inquiets de la volonté de l’UE d’ouvrir à la concurrence les marchés publics », a récemment déclaré à l’AFP Scott Paul, président de l’alliance manufacturière américaine (AAM), principal groupe de défense des intérêts industriels du pays.


Les révélations sur l’espionnage de bureaux de l’Union européenne par l’agence de renseignement américaine (NSA) ont rendu la situation plus électrique encore.


Selon des documents fournis par Edward Snowden, l’ancien consultant de la NSA recherché par les États-Unis, les représentations diplomatiques de l’UE à Washington et aux Nations unies ont fait l’objet d’une intense surveillance (micros dans le bâtiment, infiltration du réseau informatique…) de la part des Américains. Face au tollé, Paris a menacé de suspendre « temporairement » les discussions commerciales avant de se rallier à la solution prônée par Berlin de lancer les travaux mais d’exiger en parallèle des « clarifications » de Washington.


En marge des négociations commerciales, Européens et Américains doivent ainsi se retrouver lundi dans la capitale américaine pour tenter de crever l’abcès sur cette affaire d’espionnage, sous l’égide du ministère de la Justice. Aucun détail sur la durée et l’objet de ces discussions n’était pour le moment disponible auprès des institutions concernées.


Cette passe d’armes diplomatique pèsera-t-elle sur la suite ? La question divise les experts récemment interrogés par l’AFP. « Les gouvernements de l’UE se doivent de montrer qu’ils s’opposent un peu aux États-Unis mais cela n’aura pas d’effet à long terme sur l’accord », selon Joshua Meltzer, de la Brookings Institution. À l’inverse, Gary Hufbauer, chercheur au Peterson Institute, prédit désormais de « grosses frictions » sur les transferts de données personnelles, notamment bancaires.