Entrevue - Le «secteur pluriel», solution à l’impasse de la polarisation

Qu’on les appelle société civile ou « secteur pluriel », comme le souhaite Henry Mintzberg, les « 99 % » devront jouer un plus grand rôle dans l’économie pour sortir les sociétés de l’impasse de la polarisation privé-public.
Photo: François Pesant - Le Devoir Qu’on les appelle société civile ou « secteur pluriel », comme le souhaite Henry Mintzberg, les « 99 % » devront jouer un plus grand rôle dans l’économie pour sortir les sociétés de l’impasse de la polarisation privé-public.

Il est plus que temps de se libérer de l’opposition stérile entre gouvernements et entreprises privées et du dogme du « tout au marché » pour enfin revenir à une approche plus équilibrée qui ferait une place à part entière à une troisième sorte d’acteurs issus de la société, estime le célèbre expert en gestion montréalais Henry Mintzberg.


« L’effondrement du bloc communiste, en 1989, a été interprété comme la victoire d’un modèle centré sur les entreprises et la logique de marché sur un modèle centré sur le gouvernement et le secteur public. Mais on avait tout faux, a dit au Devoir cette semaine cet habitué des classements mondiaux des penseurs les plus influents de son domaine. Ce qui avait gagné, c’était une approche qui était, à l’époque, plus équilibrée entre les trois principaux secteurs qui composent la société : le public, le privé et le secteur pluriel. Notre incapacité à comprendre cette leçon en a amené plusieurs - notamment aux États-Unis - à basculer dans une autre sorte de déséquilibre en se mettant complètement au service de l’alliance des grandes compagnies et d’économistes. »


Ce « dogme », observe le professeur de l’Université McGill, se méfie systématiquement des gouvernements et élève le marché, la propriété privée, la recherche du profit - la cupidité même - au rang de valeurs suprêmes. « On voudrait que tout fonctionne comme une entreprise privée. » Outre l’immense pouvoir d’influence des intérêts économiques et de leurs théoriciens, ce dogme est nourri par des alliés politiques, comme le gouvernement de l’ancien président George Bush aux États-Unis ou celui de Stephen Harper au Canada, par les grandes institutions économiques internationales, comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, ainsi que par d’autres facteurs, comme la mondialisation de l’économie et de plusieurs autres enjeux.


Ses adversaires se trouvent immédiatement enfermés dans un débat opposant les gouvernements aux entreprises privées, la gauche à la droite. Les élus ne leur sont généralement pas d’un grand secours, étant eux-mêmes, soit issus du secteur privé dominant, soit rendus impuissants par le contexte idéologique et politique. Les positions sont de plus en plus polarisées, diminuant d’autant les chances de se rencontrer quelque part à mi-chemin. C’en est au point où un gouvernement élu par une minorité de citoyens, comme celui de Stephen Harper, se croit permis de gouverner sans tenir compte de la majorité de la population qui ne pense pas comme lui.

 

Le «secteur pluriel»


« La solution n’est pas d’être plus à gauche, mais de sortir de ce va-et-vient entre les pôles public et privé afin de réintroduire un troisième secteur, qui est déjà très présent, mais largement ignoré », explique l’expert, qui était cette semaine, à HEC Montréal, l’un des conférenciers-vedettes du colloque annuel de l’European Group for Organizational Studies (EGOS), qui réunissait 1600 experts d’une quarantaine de pays et qui se tenait pour la première fois à l’extérieur de l’Europe.


Ce troisième secteur est parfois appelé « société civile », mais Henry Mintzberg préfère l’appellation « secteur pluriel » parce qu’elle rend mieux la grande diversité des acteurs qu’on y trouve. Ce monde comprend des organisations qui appartiennent à leurs membres (coopératives, églises, syndicats, etc.) ou pas (Greenpeace, les hôpitaux et les écoles à but non lucratif…), de même que les mouvements sociaux (féministes, indignés, écologistes…) et les initiatives sociales (microfinance, banques alimentaires, etc.).


Ce secteur constitue les forces agissantes de la société, dit l’expert. Il est le meilleur espoir que l’on ait de sortir de l’impasse actuelle, autant en raison de sa capacité de créer des liens entre les gens et de proposer des solutions alternatives qu’en raison de sa capacité de mettre lui-même en place certaines de ces solutions.


Il ne s’agit pas de remplacer la domination d’un secteur par celle d’un autre, précise cet auteur d’une quinzaine de livres, dont plusieurs best-sellers. Si une trop grande influence du secteur public a mené aux horreurs du communisme et celle du secteur privé aux gâchis que l’on sait, notamment aux États-Unis, la dérive de l’intégrisme religieux montre que les choses peuvent aussi mal tourner avec le secteur pluriel. L’objectif devrait être plutôt de rétablir un dialogue et un juste partage des tâches entre les trois grands secteurs, répète Henry Mintzberg.


« Je me réjouis d’entendre Wal-Mart dire qu’elle entend prendre le virage vert, mais je doute que BP et Exxon fassent de même, dit le professeur. Tant mieux si des entreprises se montrent plus sensibles à d’autres enjeux que le profit, mais il y a quand même des choses que les entreprises ne peuvent pas ou ne devraient pas faire. Reconnaissons les forces et faiblesses de chacun des secteurs et essayons d’avoir une approche plus équilibrée. Quand je veux acheter une automobile ou aller au restaurant, je préfère faire affaire avec le privé. Mais je veux que la police soit publique. Pour les hôpitaux et les universités, je crois que c’est le secteur pluriel qui est le meilleur. »


Il cite l’exemple de la recherche pharmaceutique. « Quelles ont été les trois plus importantes avancées dans le domaine au XXe siècle ? Je dirais : la pénicilline, l’insuline et le vaccin contre la poliomyélite. Elles sont toutes venues de laboratoires de recherche à but non lucratif. Le privé est bon pour faire le développement et la commercialisation, mais la recherche est manifestement du domaine du secteur pluriel. Mais on l’a oublié. Ou peut-être n’y a-t-on jamais pensé vraiment. »


Le Québec en exemple


Quelques sociétés sont parvenues, malgré tout, à maintenir un assez bon équilibre entre les trois secteurs. C’est le cas, selon lui, notamment de l’Allemagne, du Brésil, mais aussi du Québec. « Le Québec se révèle plutôt équilibré, note l’expert. Il a un secteur pluriel très fort, avec de nombreux groupes communautaires et des organisations d’économie sociale très présentes. Mais il a aussi un secteur public fort et un secteur privé fort. »


On ne peut pas dire la même chose du reste du Canada. « Le pays a déjà été beaucoup plus équilibré qu’il ne l’est actuellement, plus équilibré que ne l’étaient les États-Unis même avant la chute du mur de Berlin, mais on s’est engagé, il y a quelques années, sur une mauvaise voie. Pas seulement à cause du gouvernement Harper, mais cela a été un facteur. »


L’expert ne désespère toutefois pas de voir, ici comme ailleurs, la situation s’améliorer au cours des prochaines années. « L’activité est grande dans les secteurs pluriels de plusieurs pays », note-t-il. Mais il faudra d’abord apprendre à voir la place disproportionnée qu’occupe le secteur privé dans nos vies et dans nos têtes avant de pouvoir véritablement commencer à la remettre en cause. « La première étape pour se libérer de l’esclavage est de se rendre compte qu’on est esclave. »

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