La politique de la souveraineté alimentaire - Les bons ingrédients?

Le gouvernement devra prendre soin de fixer des cibles pas trop ambitieuses échelonnées sur une période de temps assez grande pour la mise en application de sa politique.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le gouvernement devra prendre soin de fixer des cibles pas trop ambitieuses échelonnées sur une période de temps assez grande pour la mise en application de sa politique.

La première ministre Pauline Marois appelle les Québécois à « élever » les aliments d’ici « au rang de fleurons de l’économie et d’emblèmes de l’identité » québécoise. Pour y arriver, ils doivent se nourrir davantage de produits qu’ils trouvent dans leur propre garde-manger : les terres agricoles et les cours d’eau du Québec. Au lendemain du dépôt de la nouvelle politique de souveraineté alimentaire, cet objectif ambitieux apparaît-il à portée de main ?


Le gouvernement s’abandonne au rêve de voir passer de 33 % à 50 % la proportion d’aliments des fermes du Québec dans les assiettes des Québécois. L’équipe de la première ministre Pauline Marois fonde beaucoup d’espoir sur le commerce de détail, mais également sur les services alimentaires approvisionnant les hôtels, les restaurants ainsi que les institutions publiques, pour y parvenir.


« Avec les vastes ressources dont dispose le Québec, qu’il s’agisse de ses terres agricoles, de son eau, de son énergie renouvelable, de son vaste territoire ou encore de son savoir-faire remarquable, nous sommes capables d’accroître la proportion d’aliments produits chez nous dans l’assiette des Québécois », a déclaré la chef du gouvernement, Pauline Marois, à l’occasion du dévoilement de la politique de souveraineté alimentaire, le jeudi 16 mai, à l’hôtel La Ferme de Baie-Saint-Paul.


Dans sa circonscription de Charlevoix -Côte-de-Beaupré, Mme Marois a indiqué que « les producteurs agricoles, les pêcheurs, les entreprises de transformation alimentaire, les distributeurs, les détaillants, les restaurateurs, les acteurs institutionnels et publics, […] seront [tous] mis à contribution pour offrir et rendre accessibles aux Québécois des aliments sains, savoureux, diversifiés, à juste prix ».


Le réseau de commercialisation québécois - commerce de détail et réseau de l’hôtellerie, de la restauration et des institutions (HRI) - effectue des achats de 16,9 milliards de dollars, dont 500 millions de produits frais des fermes du Québec. Il met aussi la main sur 8,5 milliards de produits - d’ici ou d’ailleurs - transformés sur le territoire québécois ainsi que sur 7,9 milliards de produits frais ou transformés de l’extérieur.


Les institutions mises à contribution


Le gouvernement péquiste veut accroître les parts de marché des aliments d’ici, sans pour autant faire barrage aux produits importés de l’étranger, puisque ceux-ci sont « peu ou pas disponibles au Québec » : sucre, cacao, café, thé, épices, mais aussi certains fruits et légumes ou produits de la mer.


Pour gonfler la proportion d’« Aliments du Québec » ou d’« Aliments préparés au Québec » - des labels que les consommateurs verront de plus en plus en sillonnant les allées de leur marché préféré - dans les assiettes, le gouvernement incite les institutions publiques, sans oublier les sociétés d’État, à ouvrir tout grands leurs paniers d’épicerie aux produits locaux, quitte à modifier leurs politiques d’approvisionnement.


Même la Société des casinos du Québec (SCQ) ne pourra laisser au hasard les menus offerts à ses clients et à ses employés. Ceux-ci devront croquer dans des produits québécois. « Comme c’est tout récent, on est actuellement en train de se faire une tête là-dessus », a indiqué le porte-parole de Loto-Québec, Jean-Pierre Roy, soulignant toutefois que la réplique de la société d’État à la politique de souveraineté alimentaire ne tardera pas. D’autant plus que « Loto-Québec gère les cafétérias destinées à ses [milliers d’]employés », a-t-il précisé.


De 33 % à 50 % : le gouvernement a peut-être de « réelles attentes », mais il semble beaucoup trop tôt pour anticiper un changement d’habitudes d’achat des chefs cuisiniers et des marmitons d’un certain nombre de garderies, d’écoles, d’hôpitaux, etc. La Commission scolaire des Grandes Seigneuries (CSDGS) « n’a pas de plan de match », plus d’une semaine après le dévoilement de la politique de souveraineté alimentaire. « C’est un peu tôt pour nous », admet la porte-parole, Maryse St-Arnaud, qui ne connaît pas la proportion d’aliments du Québec dans les lunchs offerts actuellement aux élèves. La CSDGS confie la gestion des cafétérias des établissements d’enseignement de son territoire à Groupe Compass (Québec). La succursale montréalaise de l’entreprise a transmis les questions du Devoir à la personne responsable des communications avec les médias… à Toronto. Celle-ci n’a pas rappelé Le Devoir.


La politique de la CSDM porte ses fruits


Pour sa part, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) « achète québécois » depuis près de cinq ans déjà. Celle-ci assurant la gestion de ses propres services alimentaires, les employés des 34 cafétérias du territoire servent 12 000 repas par jour apprêtés de 60 à 70 % de produits du Québec. « Lorsqu’on lance un appel d’offres, on demande deux prix : le prix avec des produits québécois et le prix avec des produits étrangers. À prix égal, on privilégie le produit québécois », explique le porte-parole de la CSDM, Alain Perron.


La clé des organisations publiques - qui n’échappent pas aux contraintes fixées par les ententes de libre-échange - consiste à « insérer davantage de spécifications de développement durable » dans les appels d’offres publics. « Il est tout à fait légitime, dans le respect des conditions et des accords applicables aux organismes publics dont le Québec est [lié], de consacrer des efforts afin d’améliorer la capacité des entreprises du secteur bioalimentaire à pénétrer les réseaux institutionnels financés par le gouvernement », souligne-t-on dans la nouvelle politique agricole.


Si elle n’est pas réduite en bouillie par des États étrangers, la politique gouvernementale pourrait néanmoins se heurter à des obstacles bureaucratiques de taille, selon plusieurs observateurs. La professeure spécialisée en conception et en analyse des politiques publiques à l’École nationale d’administration publique (ENAP) Alexandre Couture Gagnon n’en est pas si sûre. « Le gouvernement québécois a de bonnes ressources, une fonction publique bien rodée qui est capable de mettre en place des politiques publiques beaucoup plus compliquées que cela », estime-t-elle, doutant fort que « ça va être un autre registre des armes à feu ».

 

Des cibles


Le gouvernement devra prendre soin de fixer des cibles pas trop ambitieuses échelonnées sur une période de temps assez grande, selon elle. « Quelle marge de manoeuvre va-t-on laisser aux organismes pour la mettre en oeuvre ? Ça pourrait tout changer, fait-elle valoir. Si les organisations ont à l’appliquer de manière drastique, ça pourra être beaucoup plus coûteux. »


Plusieurs questions demeurent sans réponse. « Est-ce que c’est le gouvernement québécois qui va être en charge de [l’épicerie ou] de suggérer des fournisseurs aux organisations ? On pourrait espérer faire des économies d’échelle si c’est fait au sein du gouvernement plutôt que dans diverses organisations. »


L’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA) a applaudi à l’adoption de mesures favorisant l’achat local par les institutions publiques. Ces dernières doivent en revanche être appuyées d’indicateurs mesurables permettant d’évaluer les progrès en matière d’approvisionnement, selon elle. Chaque point de pourcentage de plus de produits de l’agriculture québécoise dans nos assiettes se traduira par une augmentation d’environ 75 millions de dollars de ventes à la ferme, autant de retombées pour l’économie de nos régions, souligne à grands traits l’UPA.


D’autre part, les fruits, légumes, viandes, poissons, produits laitiers du Québec doivent se hisser au haut des tablettes des détaillants, notamment celles des grandes enseignes : Metro, IGA, Loblaws et cie. De 80 % à 90 % des achats alimentaires des Québécois s’y font. C’est pourquoi l’UPA presse les acteurs de l’industrie d’« agir sur ce front-là de façon assez musclée » bien que la marge de manoeuvre du gouvernement soit assez limitée.


L’atterrissage de plus en plus d’aliments d’ici sur les étals des marchés et des supermarchés du Québec ne se fera pas sans difficulté, admet le gouvernement. Celui-ci ne peut enjoindre aux grandes chaînes, comme Metro, de se doter d’une politique d’achat local, mais seulement les y encourager. « Leur accessibilité est réputée difficile et remplie d’exigences qui, souvent, apparaissent hors de portée pour plusieurs entreprises québécoises, particulièrement parmi les nouvelles entreprises et les PME », explique-t-on dans la politique de souveraineté alimentaire tout en montrant du doigt la forte concentration, la centralisation des décisions et la nécessité de rentabiliser au maximum chaque espace-tablette.


En revanche, la segmentation des marchés a favorisé l’émergence de nouveaux modes de mise en marché : les marchés publics, l’achat direct à la ferme, les circuits agrotouris tiques ainsi que les cartes de restaurants mettant à l’avant -plan les produits du Québec sont de plus en plus populaires.


Malgré les écueils, les aliments ayant « grandi » au Québec trouveront leur chemin jusque dans l’assiette des Québécois, espère l’UPA.

 

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La politique de souveraineté alimentaire vise à assurer à tous les Québécois un approvisionnement en aliments de qualité, à juste prix et bons pour leur santé, à accroître la proportion de l’alimentation des Québécois satisfaite grâce aux aliments du Québec et à développer un secteur bioalimentaire prospère, rémunérateur, générateur d’emplois, respectueux de l’environnement et contribuant à l’occupation dynamique du territoire.

 

Les activités du secteur bioalimentaire représentent 7 % du produit intérieur brut (PIB) total du Québec, assurant 475 000 emplois (12 % de l’emploi total).

 

La demande alimentaire québécoise s’élève à quelque 34 milliards de dollars, soit une dépense de près de 9000 $ par ménage, selon Statistique Canada.

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