Chassez le naturel, il revient en maillot!

Chantal Lévesque au milieu de ses créations : «Je ne sais pas pourquoi, mais j’adore les maillots de bain et je trouve qu’ils ressemblent à des robes de soirée.»
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Chantal Lévesque au milieu de ses créations : «Je ne sais pas pourquoi, mais j’adore les maillots de bain et je trouve qu’ils ressemblent à des robes de soirée.»

Chantal Lévesque n’a jamais manqué d’ambition. « J’ai commencé en visant haut. Je voulais devenir la Chanel du maillot de bain », rappelle-t-elle, plus d’un quart de siècle après ses débuts dans le monde de la mode. En fait, elle peut dire aujourd’hui que ce rêve s’est concrétisé. Shan a pignon sur la très chic rue de la Paix à Paris, à deux pas de la place Vendôme, avec des voisins comme Cartier et Vuitton. Shan a aussi une salle d’exposition en colocation à New York où ses maillots ont séduit, quatre ans après sa fondation, la clientèle du très luxueux magasin Saks sur la cinquième avenue. Shan n’en demeure pas moins complètement enracinée là où elle est née, à Laval, et où se trouve le siège social de cette entreprise que Mme Lévesque continue de faire évoluer et progresser.

La notoriété de Shan a été clairement confirmée en 2011 au Salon Mode City à Paris où se retrouvaient 27 000 acheteurs de partout dans le monde. Shan a alors été nommée «créateur de l’année», une reconnaissance accordée pour la première fois à un non-Européen. L’année suivante, elle remportait aux Mercuriades du Québec le prix Exportation et développement des marchés internationaux. « Cela me fait prendre conscience que j’occupe une place importante dans la société », commentait-elle alors.


Shan est maintenant présente dans 27 pays et exporte 65 % de sa production de 100 000 pièces de maillot, survêtements et accessoires par année. Elle génère des revenus d’environ 15 millions, en hausse de 15 % cette année. Cela a permis de créer 10 emplois supplémentaires et porter l’effectif à 125 personnes, la plupart étant des femmes, souvent chef de famille monoparentale. Le contexte actuel, où le gouvernement fédéral apporte des changements substantiels à l’assurance-emploi, suscite un « grand stress » chez la fondatrice. Entre le 15 mars et le 15 août de chaque année, il y a un ralentissement de la production qui affecte 40 % de ses employées, dont plusieurs doivent compter alors sur l’assurance-emploi pour joindre les deux bouts. Mme Lévesque a terriblement peur que les mesures fédérales lui fassent perdre plusieurs employées. Actuellement, des efforts intensifs sont faits pour percer un nouveau marché, celui de l’Australie, « pour faire travailler les filles toute l’année ».


La clef de son succès : créatrice et comptable


Mme Lévesque est à la fois une créatrice de mode et une comptable, deux activités dont le voisinage ne va pas nécessairement de soi. « Honnêtement, si je n’avais pas une formation de comptable et si je n’avais pas travaillé dans une organisation plus administrative, je ne sais pas si j’aurais réussi. J’ai besoin des deux. » Elle avait décidé de ne pas suivre les traces de sa mère en devenant comptable et en optant pour un emploi dans une Caisse Desjardins à Laval. Très jeune, elle avait vu sa mère à la maison travailler très fort à confectionner des robes de mariées. « Pour moi, dit-elle, c’était quasiment de l’esclavage, il fallait que je l’aide. Je ne voulais pas faire comme elle, mais j’ai vu et appris ce qu’elle faisait. »


Toutefois, le hasard lui a joué un drôle de tour, lorsqu’elle a fait la rencontre d’une jeune Sud-Américaine, qui venait d’arriver à Montréal et faisait des maillots de bain. Ce fut un coup de foudre : « Je ne sais pas pourquoi, mais moi j’adore les maillots de bain et je trouve qu’ils ressemblent à des robes de soirée. » Bref, en l’espace de quelques mois la jeune Colombienne travaillait pour elle et les maillots se vendaient dans les magasins. Puis, la jeune immigrante est retournée dans son pays et Mme Lévesque a quitté son emploi à la Caisse populaire.


Les débuts de Shan en 1985 furent modestes, à partir d’une seconde hypothèque sur une petite maison que possédait la nouvelle entrepreneure. Bien sûr, sa mère l’a aidée. « Ça ne fait pas longtemps que je l’ai libérée ! », avoue Mme Lévesque. Son père, qui était pompier, a lui aussi donné un coup de main. La progression fut rapide et, dès 1989, Shan commençait à exporter chez Saks à New York.


À cette époque, explique Mme Lévesque, les beaux maillots venaient d’Europe. Il fallait donc confectionner des maillots plus raffinés et adaptés à la carrure des femmes nord-américaines. « On est encore les seuls à fabriquer des maillots aussi luxueux. C’est un choix que les femmes font d’avoir du Shan. Nous sommes très nichés, ce qui explique notre succès en Europe et aux États-Unis. Il reste deux marques dans nos prix, Eres, qui a été rachetée par Chanel, et La Perla, une maison italienne acquise par des intérêts américains. Notre article le plus vendu est un petit haut, un bijou à 235 $.»


Jean-François Sigouin, vice-président marketing et développement des affaires, mais aussi conjoint de Mme Lévesque depuis dix ans, ne tarit pas d’éloges pour un maillot-jupette d’une très grande élégance, vendu 350 $. Ce sont des produits de très haute qualité, faits à la main, avec des structures intérieures qui assurent une longue durée. Aucune employée ne travaille au salaire minimum et certaines ont leur emploi depuis les débuts de l’entreprise. Avec le temps, Shan a développé des maillots et des accessoires pour les hommes. En somme, Shan mise sur « des maillots et accessoires destinés plus à une utilisation resort que beach », et qui peuvent être portés le matin, le midi et même le soir. La clientèle visée fréquente beaucoup les hôtels de luxe. Mme Lévesque assure néanmoins que les femmes québécoises demeurent des clientes fidèles.


Shan a par ailleurs résisté à la vague de délocalisation vers la Chine en se positionnant encore davantage vers les produits haut de gamme. La stratégie est de viser le meilleur dans chaque marché. Actuellement, c’est celui de la Russie qui connaît la plus forte croissance et dépasse celui des États-Unis. Shan possède cinq boutiques: trois au Québec, une à Toronto et une à Miami. L’objectif est maintenant d’avoir des franchises et d’en arriver, à terme, à une parité entre la distribution et les franchises. Présentement, la boutique de Saint-Sauveur est la seule qui soit franchisée, mais, à la mi-juin, une seconde verra le jour au Quartier DIX-30 à Brossard.


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L’expérience Montréal Mode

Dans toute l’histoire de Shan, la période la plus controversée fut sans doute son intégration dans une création de la Caisse de dépôt, Montréal Mode, dont Mme Lévesque devenait présidente. Que retient Mme Lévesque de cette expérience ? «Shan était une belle entreprise, qui a décidé d’embarquer dans un projet qui a probablement été mal perçu, mal compris et trop audacieux. On n’a pas compris que Shan fasse partie des industries de la mode, mais nous sommes une compagnie de mode avec des salons et des défilés. Nous étions les seuls à exporter dans une douzaine de pays. Le projet a duré deux ans, et on n’a pas eu le temps de faire ce qu’on voulait. Je suis encore liée par des ententes de confidentialité et on a eu l’air de cacher des secrets d’État », soutient-elle, en reconnaissant qu’il y a eu un choc de cultures entre une petite entreprise artisanale et une puissante société ayant des ressources financières énormes, un choc amplifié par la joute politique. Shan a été vendue, puis morcelée avant d’être finalement rachetée par sa fondatrice, qui déplore que cette aventure ait « beaucoup affecté l’image de Shan, surtout la mienne, mais pas notre clientèle ». Elle voit tout de même un aspect positif à en tirer : « Cela fait de nous des gens très forts et cela nous a unis. » Chantal Lévesque semble n’avoir jamais eu plus de confiance en elle que maintenant.