Secteur des sciences de la vie - Le Québec doit freiner l’exode des entreprises

Le président-directeur général de la Société de développement Angus, Christian Yaccarini
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le président-directeur général de la Société de développement Angus, Christian Yaccarini

Le président-directeur général de la Société de développement Angus (SDA), Christian Yaccarini, garde un goût amer du départ de la compagnie biotechnologique Enobia Pharma pour les États-Unis. Une autre success story qui « finit en queue de poisson » pour le Québec, selon lui.

À quelques mois du dépôt de la nouvelle politique industrielle, Christian Yaccarini appelle le Québec inc. à se creuser les méninges afin de retenir à l’intérieur de ses frontières les entreprises en démarrage les plus prometteuses du secteur des sciences de la vie.


« Chaque fois, c’est la même histoire. Quand on arrive dans les gros besoins de capitaux, c’est les Américains qui achètent », dit-il en entrevue téléphonique avec Le Devoir. « Il y a une réflexion à faire », ajoute-t-il, alors que la ministre déléguée Élaine Zakaïb s’affaire à attacher les ficelles d’une nouvelle politique industrielle pour le Québec.


En 1997, des chercheurs qui « squattent » des locaux du département de biochimie de l’Université de Montréal mettent sur pied Enobia Pharma. « Bernard Coupal, [qui est à la tête] d’un fonds qui s’appelle Gestion T2C2, nous dit : “C’est une belle entreprise. Il y a de la bonne science là-dedans”. On a flyé ! Avec les gars qui étaient là, Philippe Crine, Denis Gravel et Guy Boileau, on a développé un lien de confiance. »


La SDA offre un bail à Enobia dans un immeuble flambant neuf du Technopôle Angus destiné à des petits joueurs de l’industrie des biotechnologies à un « loyer ridicule » : 9 $ le pied carré les cinq premières années, puis 30 $ les cinq années suivantes.


« Bingo ! », les chercheurs découvrent une protéine de remplacement qui ouvre la voie au traitement de l’hypophosphatasie (HPP), une maladie héréditaire rare qui engendre la déminéralisation des os.


L’asfotase alfa produit des résultats spectaculaires. Une fillette née sans structure osseuse présente un squelette normal après quelques mois de traitement seulement. Elle peut se mouvoir et respirer sans aide.


« C’est merveilleux. Il y a des enfants dont la vie peut être sauvée grâce à cette découverte-là ! » lance Christian Yaccarini au téléphone. « Donc, bingo, ils ont trouvé ! Mais, pour continuer, il leur faut un gros montant d’argent. »


Le p.-d.g. de la SDA, Christian Yaccarini, croise les doigts. Il attend que l’entreprise frappe de nouveau à sa porte, demande des espaces plus grands, embauche de nouvelles personnes. « Pouf ! Ils s’en vont au Connecticut. »


Alexion Pharmaceuticals, une firme américaine spécialisée dans la mise en marché de traitements pour les maladies orpheline, achète Enobia Pharma pour la rondelette somme de 1,2 milliard de dollars. Le géant de la pharmaceutique met la main sur les droits mondiaux de développement et de commercialisation de l’asfotase alfa. Les dés sont jetés, la firme montréalaise déménagera d’ici la fin de l’année 2013.


Enobia a obtenu au fil des années quelque 100 millions de dollars d’investisseurs institutionnels, en plus de bénéficier de millions de dollars d’allégements fiscaux, notamment des crédits d’impôt en recherche et développement (R D) des gouvernements fédéral et québécois.


« C’est un succès scientifique sans bon sens pour une centaine de millions d’investissements. Ça vous montre la qualité du produit qu’ils ont découvert », souligne M. Yaccarini. Le Québec doit toutefois faire une croix sur les retombées économiques directes liées à la commercialisation de la protéine de remplacement, en plus d’être témoin impuissant de l’exode d’emplois ultraspécialisés au sud de la frontière canado-américaine.


Pour la SDA, le cas de la société montréalaise Enobia démontre comment l’aide gouvernementale, même renforcée d’une aide privée, permet à une entreprise en démarrage de faire des percées scientifiques, mais échoue à assurer le maintien de ses activités au Québec ou, à tout le moins, à « redonner à la société québécoise sa juste part du profit engendré par sa vente à des intérêts [étrangers] ».


« La société québécoise ne récolte pas un sou de cette vente, malgré les millions de dollars que les gouvernements ont investis sous forme de crédits d’impôt, et ce, contrairement aux fonds d’investissements qui récolteront plusieurs fois leur mise », constate avec regret M. Yaccarini. À ses yeux, le Québec doit s’assurer que « si la recherche débouche sur un produit, celui-ci soit fabriqué ici », dit-il, regardant avec admiration le développement de la grappe aérospatiale, Aéro Montréal.


Alors que la grappe du secteur des sciences de la vie, InVivo, essaie tant bien que mal de s’adapter à un modèle d’affaires en pleine mutation, M. Yaccarini presse le Québec inc. de travailler à une « politique globale » afin de retenir les start-up les plus prometteuses. Sinon, le Québec se retrouvera immanquablement de nouveau « cocu » prochainement.

À voir en vidéo