Ottawa tente de vendre le pétrole albertain aux Québécois

En visite à la raffinerie montréalaise de Suncor, le ministre fédéral des Ressources naturelles, Joe Oliver, a plaidé en faveur du pétrole canadien.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir En visite à la raffinerie montréalaise de Suncor, le ministre fédéral des Ressources naturelles, Joe Oliver, a plaidé en faveur du pétrole canadien.

Le gouvernement du Québec n’aura pas droit de vie ou de mort sur le projet d’inversion du flux du pipeline 9B, a indiqué Joe Oliver à la suite d’une visite symbolique de l’unique raffinerie de l’île de Montréal.


« En ce qui concerne les pipelines qui vont d’une province à une autre, c’est notre responsabilité, a-t-il déclaré devant les installations de la raffinerie de Suncor Énergie. Nous, nous respectons la compétence du Québec, la compétence des provinces… et on espère que le Québec respecte l’autorité fédérale », a-t-il ajouté.


M. Oliver s’est gardé de commenter la décision du ministre du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs, Yves-François Blanchet, de lancer une consultation élargie sur le projet d’Enbridge en marge de celle menée par l’Office national de l’énergie (ONE). La décision de tenir deux consultations sur le projet d’Enbridge marque néanmoins un nouvel accrochage entre les approches d’Ottawa et de Québec. « Je dois dire que l’objectif de notre législation du développement responsable des ressources naturelles, c’est d’éliminer les doubles études, mais s’ils veulent le faire, c’est à eux de décider. […] J’espère que les résultats seront les mêmes », a lancé Joe Oliver.


D’autre part, le ministre a fermé la porte à un assouplissement des critères d’admissibilité aux audiences de l’ONE. Toute personne ou tout groupe souhaitant faire entendre sa voix doit remplir un questionnaire de 10 pages. Le ministre québécois Yves-François Blanchet y voit un processus « restrictif » et « sévère ». « Ça va prendre cinq à dix minutes. Il ne faut pas exagérer », a rétorqué jeudi M. Oliver, ne cachant pas que « l’objectif » du gouvernement fédéral « est d’éviter ce qui est déjà arrivé, [c’est-à-dire] que certains groupes tirent avantage du processus pour créer des retards ». Seules les personnes touchées directement par le projet de renversement de flux de la ligne 9B ainsi que les experts sont les bienvenus à l’ONE.


Le ministre des Ressources naturelles a une idée en tête : approvisionner les raffineries de l’est du Canada - Suncor à Montréal, Ultramar à Lévis et Irving au Nouveau-Brunswick - de pétrole made in Canada. « Il faut construire l’infrastructure, c’est-à-dire des pipelines… vers le Sud, vers l’Ouest, vers l’Est ! » Les raffineries de l’est du pays dégagent à l’heure actuelle les « plus fines marges de profit de l’industrie », a-t-il fait remarquer. L’« intérêt national » commande le gouvernement fédéral de « remplacer le pétrole brut à prix élevé provenant de l’étranger par du pétrole de chez nous ».


Pour l’élu, il ne fait aucun doute que les oléoducs « constituent un moyen sûr et efficace d’acheminer du pétrole aux raffineries ». « Des décennies d’expérience [l’]ont prouvé », a-t-il dit. Le représentant du gouvernement fédéral se dit également persuadé que l’exploitation du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta peut se faire selon les meilleures pratiques environnementales. « Le Québec importe actuellement du pétrole brut de pays étrangers situés notamment en Europe et en Afrique du Nord dont certains ont des normes environnementales beaucoup moins strictes que les nôtres. »


D’ailleurs, le ministre de l’Environnement, Peter Kent, fera connaître une réglementation régissant les émissions de gaz à effet de serre du secteur pétrolier et gazier, a-t-il annoncé. « On parle de mois, pas d’années », a promis M. Oliver.


En permettant une « source de pétrole équivalent qui est beaucoup moins cher», l’inversion du flux de la ligne 9B « assurerait la pérennité » de la raffinerie de Suncor Énergie, a indiqué le vice-président de la raffinerie de Montréal, Jean Côté. « C’est la meilleure chose qui pourrait arriver pour nous, pour le Québec », a-t-il ajouté. En revanche, les « opérations pourraient être à risques » si le projet d’Enbridge échouait. Certains des 420 postes de cadres et de syndiqués « très bien rémunérés » et du plus de milliers de contractuels pourraient être menacés.


La raffinerie de Suncor Énergie pourrait s’approvisionner exclusivement de pétrole provenant de l’Ouest canadien sans devoir adapter ses installations. « On va chercher à avoir des pétroles qui correspondent à la configuration de notre raffinerie pour pouvoir produire les mêmes produits », a expliqué M. Côté.


Le gouvernement du Québec n’a toujours pas annoncé quelle forme prendra l’évaluation du projet d’Enbridge. Au cabinet de M. Blanchet, on a refusé jeudi de répondre aux questions du Devoir à ce sujet.


 

Avec Alexandre Shields

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