De plus en plus de Chypriotes demandent une aide alimentaire

Dans le pays frappé par la crise, les banques alimentaires s’organisent pour accueillir une clientèle nombreuse.
Photo: Yannis Kourtoglou Dans le pays frappé par la crise, les banques alimentaires s’organisent pour accueillir une clientèle nombreuse.

Nicosie — La Croix-Rouge chypriote s’est toujours occupée des plus démunis, mais la grave crise économique qui frappe leur pays pousse de plus en plus de Chypriotes, jusque-là habitués à une vie aisée, à se tourner vers les organisations humanitaires pour obtenir une aide alimentaire.


Des familles anxieuses attendaient lundi au QG de la Croix-Rouge à Nicosie pour recevoir des paquets de pâtes, de riz, du café, du thé, du sucre et des boîtes de conserve pour la semaine. Jusque-là, ce sont les migrants récemment arrivés d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient qui remplissaient la salle d’attente. Désormais ce sont des Chypriotes de tous bords qui font la queue pour recevoir de la nourriture ou des vêtements. « Aujourd’hui, nous aidons surtout des Chypriotes. Nous voyons des personnes venir dans des BMW ou des Mercedes pour chercher à manger », explique Takis Neophytou, directeur général de la Croix-Rouge chypriote. « Il y a quelques mois encore, ils vivaient bien », souligne-t-il.


Selon lui, la Croix-Rouge nourrit actuellement un millier de personnes par mois, trois fois plus qu’avant la crise.


Chypre a conclu un plan de sauvetage avec l’Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international pour recevoir un prêt de 10 milliards d’euros destiné à empêcher la faillite de l’île. Dans le cadre de ce plan, l’île s’est engagée à une réduction drastique de son secteur bancaire, une baisse des effectifs du secteur public et une augmentation des impôts.

 

De nouveaux utilisateurs


Parmi les personnes qui faisaient la queue lundi, beaucoup étaient là pour la première fois, après avoir perdu leur emploi. Costas Costaris, 48 ans, est au chômage. Il a un enfant et vit dans un logement social depuis que sa famille s’est réfugiée dans le sud de l’île à la suite de l’invasion turque du tiers nord en 1974. Mais il n’avait jamais eu besoin de soutien pour subvenir aux besoins de sa famille. « Auparavant, je travaillais comme chauffeur de camion, je n’avais pas besoin de venir [à la Croix-Rouge], mais je ne travaille plus depuis décembre », explique-t-il.


Une mère célibataire attend de pouvoir avoir de la nourriture pour nourrir ses quatre enfants. Elle n’a pas pu bénéficier des aides sociales ce mois-ci. « Je ne sais pas comment je vais pouvoir faire face à cette situation si elle perdure, car j’ai un bébé et en ce moment mon ex-mari ne m’aide pas », explique Georgia Yiannou, 27 ans.


En un peu plus d’une heure, la Croix-Rouge a distribué une quarantaine de colis, mais la présidente de la Croix-Rouge chypriote, Fotini Papadopoulou, prévient que l’ONG a du mal à faire face à la demande. « En ce moment, nous ne pouvons pas acheter plus d’aliments ou de vêtements car notre compte est bloqué à la Laïki Bank », explique-t-elle en référence à la deuxième banque du pays qui doit être liquidée dans le cadre de la restructuration du secteur bancaire.


D’autres organisations caritatives ont également commencé à distribuer de la nourriture à travers l’île, apportant un soutien indispensable à ceux qui luttent face à de graves difficultés financières.


L’association Alkionides conseillait la communauté chypriote à l’étranger et aidait les étudiants à Chypre. Mais depuis peu elle distribue deux fois par mois des aides alimentaires dans des zones à la périphérie de Nicosie. Le mois dernier, Alkionides a nourri 200 familles chypriotes pour un montant de 15 000 euros, affirme sa présidente, Georgia Polyviou. « Les choses vont mal depuis un an et demi, mais la situation s’est rapidement détériorée depuis l’annonce du plan de sauvetage le mois dernier », explique-t-elle, soulignant qu’« avec le chômage qui augmente on va devoir nourrir de plus en plus de gens ».


« Ceux qui viennent ne sont pas en colère, on les sent résignés. Les gens sont en état de choc et veulent comprendre pourquoi cela leur arrive. »

 

Pas de fonds pour les fonctionnaires et retraités


Les autorités chypriotes ont également annoncé lundi avoir des difficultés à rassembler les fonds nécessaires pour verser fin avril les retraites et les salaires des fonctionnaires de l’île plongée dans une profonde crise financière. Chypre, qui attend le versement de la première tranche d’un plan de sauvetage international en mai, a besoin de 75 millions d’euros pour éviter un défaut de paiement en avril, a annoncé le trésorier général de la République.


Le trésorier général, Mme Rea Georgiou, a expliqué que « le déficit en liquidités pour avril s’élève à 160 millions d’euros ». « Les 85 millions en réserve ne suffisent pas et nous avons besoin d’un montant équivalent pour éviter un défaut » de paiement, a-t-elle précisé devant la commission des Finances du Parlement. Le ministre des Finances, Haris Georgiades, s’est lui montré plus optimiste : selon lui, Chypre est dans une situation très délicate mais peut s’en sortir si le prêt international de 10 milliards d’euros commence à être versé dans les délais prévus.


« Il n’est pas question d’être en défaut de paiement si tout se passe comme prévu », a-t-il déclaré à la presse. « Il y aura un risque [de défaut] si pour une raison ou un autre, soit à Chypre soit dans la zone euro, l’accord [sur le plan de sauvetage international] n’est pas ratifié », a-t-il précisé. « Nous devons faire face à cette difficulté dans les jours et les semaines à venir, il y a des moyens de s’en sortir pour quelques jours, quelques semaines. Cependant, nous ne pourrons tenir plus longtemps sans accord sur ce prêt, sans le premier versement », a-t-il martelé.


Le porte-parole du gouvernement, Christos Stylianides, a indiqué à la presse que les autorités tentaient dans l’urgence de trouver les moyens de verser les salaires et les retraites fin avril.

 

Sortie de la zone euro exclue


« Ce gouvernement fera tout son possible dans les jours à venir pour faire adopter les lois [concernant le plan de sauvetage] pour que nous n’ayons pas de problème avec les salaires et les retraites à la fin du mois », ajoute Christos Stylianides. « Je veux croire que dès aujourd’hui, chacun fera preuve de la prudence nécessaire pour donner les moyens et les garanties afin que l’État ait la possibilité de réunir les fonds. »


Le ministre des Finances a martelé qu’il n’y avait pas d’alternative au plan de sauvetage international assorti de contreparties draconiennes, car quitter la zone euro ramènerait le pays « des siècles » en arrière.


Une éventuelle sortie de l’euro « n’est pas à l’ordre du jour », a déclaré M. Georgiades devant la commission des Finances du Parlement. « Il est temps de corriger les erreurs du passé. Il est temps de payer la facture. Nous ne pouvons dépenser que ce que nous avons dans les poches. Il n’y a pas d’autre option », a martelé le ministre, invitant chaque ministère à « reprendre à peu près à zéro [leur] budget […] Chaque ligne, chaque programme devront être expliqués et justifiés. »

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