Transport aérien et tourisme - L’ONU dénonce la gourmandise des États

Raymond Benjamin, de l’OACI
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Raymond Benjamin, de l’OACI

Les gouvernements sont en train d’asphyxier l’industrie aérienne et, par voie de conséquence, celle du tourisme, à trop vouloir en tirer le maximum de taxes, met en garde l’ONU.


« L’industrie touristique est l’une des rares sources de croissance économique dans de nombreux pays. Prenons garde de ne pas tuer la poule aux oeufs d’or. Taxer le voyage est facile. Il n’apparaît pas comme un bien essentiel, un peu comme la cigarette ou l’alcool. Mais les revenus fiscaux que l’on ramasse à court terme peuvent finir, à moyen et long terme, par étrangler l’industrie aérienne », a constaté lundi en conférence de presse à Montréal, Taleb Rifai, secrétaire général de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT).


L’industrie aérienne ne demande pas de traitement de faveur, s’est défendu Raymond Benjamin, secrétaire général de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), une autre institution faisant partie, comme l’OMT, de la grande famille de l’Organisation des Nations unies (ONU). Elle doit payer les mêmes impôts et taxes qui s’appliquent à toutes les autres entreprises. Elle ne s’oppose pas non plus à ce qu’on lui impose des redevances particulières, à condition que ces dernières soient clairement rattachées à des biens et services lui étant destinés (amélioration des équipements aéroportuaires, resserrement des moyens de contrôle de la sécurité, programmes de promotion du tourisme, etc.), que leurs montants soient raisonnables et que tout cela se fasse dans la transparence.


« Mais il y a un certain nombre de taxes qui ne sont pas justifiables, a fait valoir Raymond Benjamin à ce premier jour de la 6e Conférence décennale de transport aérien de l’OACI qui se tiendra toute la semaine à son siège de Montréal. C’est seulement un moyen facile, pour les gouvernements, d’aller chercher des revenus. Et c’est, évidemment, les passagers qui payent. »


Or, en dépit de l’augmentation constante du trafic aérien depuis des années, l’aviation commerciale est déjà une industrie « très fragilisée », a-t-il rappelé. Bien qu’elle représente 60 millions d’emplois partout sur la planète et une activité économique de plus de 2000 milliards, les bénéfices nets de l’ensemble des compagnies aériennes ont à peine dépassé 4,1 milliards l’an dernier, soit un famélique profit de 0,6 % sur un chiffre d’affaires de 636 milliards.


La situation risque de devenir encore plus intenable au cours des prochaines années, craint-on à l’OACI. Comme la taille du transport aérien devrait encore doubler d’ici 20 à 30 ans, passant de 2,9 milliards de passagers en 2012 à 6 milliards en 2030, on prévoit que pour plus de 135 milliards de nouvelles infrastructures seront nécessaires.


On n’avait pas de statistiques à offrir hier pour dresser un portrait d’ensemble du fardeau fiscal imposé par les gouvernements à l’industrie aérienne. On s’est contenté d’évoquer quelques anecdotes et exemples particuliers, comme ce billet d’avion de 850 $, dont plus de 600 $ allaient à des taxes, redevances, et autres frais spéciaux, ou cette nouvelle taxe imposée par le gouvernement britannique selon la distance du voyage à l’étranger.


On assure cependant que la gourmandise myope des gouvernements pèse lourd dans les difficultés financières des compagnies aériennes. « La multiplication des charges dans ce secteur est une part extrêmement importante du problème », a déclaré Raymond Benjamin.


La viabilité économique du transport aérien n’est que l’un des enjeux qui seront discutés par les quelque 1500 représentants de 170 pays membres et 35 organisations internationales présents à la conférence de l’OACI cette semaine à Montréal. On doit y aborder aussi, entre autres choses, la question de l’amélioration de la concurrence et de l’accès au marché, de sécurité, des restrictions imposées par des États sur le contrôle des transporteurs aériens ainsi que la protection du consommateur.


Un emploi sur 11


L’OACI et l’OMT en ont profité hier pour signer une déclaration commune spéciale sur l’aviation et le tourisme visant, notamment, la facilitation des visas, la modernisation des règlements aéronautiques et l’élaboration de règles convergentes pour la protection des voyageurs et des entreprises. Plus d’un milliard de touristes ont franchi des frontières internationales l’an dernier, dont plus de la moitié auraient emprunté la voie aérienne pour atteindre leur destination.


Cinq à six milliards de personnes auraient aussi voyagé dans leur propre pays en 2012, selon l’OMT. Le tourisme générait ainsi des revenus représentant 9 % du produit intérieur brut de la planète, compterait pour 6 % des exportations mondiales et donnerait du travail à une personne pour chaque tranche de 11 nouveaux emplois créés dans le monde.

4 commentaires
  • Anick Labelle - Inscrite 19 mars 2013 12 h 46

    Et les impôts, eux?

    Le journaliste (ou l'OMT) aurait pu se demander combien d'impôts paient les compagnies aériennes -- et si ceux-ci (comme je le suspecte) ont diminué au fil des années...

  • Gilbert Troutet - Abonné 19 mars 2013 14 h 38

    La fuite en avant

    Avec l'augmentation constante du prix du pétrole, il est évident que le coût du transport aérien va devenir de plus en plus prohibitif. Ainsi les compagnies ont-elles commencé à faire payer pour les bagages et ne servent plus de repas gratuit. Tôt ou tard, on va s'apercevoir que l'avion, à part pour les grandes distances, n'est ni économique, ni écologique, ni même efficace. Pour cette raison, je doute que la taille du transport aérien double au cours des 20 ou 30 prochaines années, comme le laisse supposer l'auteur de l'article.

    Les tenants de la «croissance» prêchent pour le tourisme, parce que c'est une façon de faire marcher le commerce en créant de nouveaux besoins de consommation. La raréfaction des ressources (dont le pétrole) va toutefois nous obliger à vivre davantage à l'échelle de notre région, de notre pays, tout au moins de notre continent. Jean Mistler, un écrivain français, disait : «Le tourisme est l'industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux, dans des endroits qui seraient mieux sans eux.»

  • Alexandre Kampouris - Abonné 19 mars 2013 16 h 39

    Un refrain archi-usé: "pas de traitement de faveur..."

    << L’industrie aérienne ne demande pas de traitement de faveur, s’est défendu Raymond Benjamin, secrétaire général de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) >>

    Si tel était vraiment le cas, M. Benjamin devrait soutenir l'abolition immédiate de l'exonération fiscale des carburants destinés aux aéronefs, codifiée dans les dispositions de la convention de Chicago de 1944... La vérité des prix permettrait de rééquilibrer la distribution modale.

    L'Union Européenne tente depuis longtemps d'introduire la taxation du carburants sur les vols intra-communautaires, mais doit surmonter la vive opposition d'états tels les États-Unis, des intérêts pétroliers et industriels nationaux, ou encore de ce lobby déguisé en organisation internationale qu'est l'OACI. Sans compter la flopée de milliards "d'investissements" publics pour des aéroports toujour plus déments au mépris des riverains et de la population en général (3ème piste de Heathrow et de Francfort, projet de 3ème piste à Munich, naufrage financier de l'aéroport de Berlin, Notre-Dame-des-Landes, ruines aéroportuaires en Espagne, et j'en passe...)

  • Alexandre Kampouris - Abonné 19 mars 2013 16 h 49

    J'oubliais...

    << Elle ne s’oppose pas non plus à ce qu’on lui impose des redevances particulières, à condition que ces dernières soient clairement rattachées à des biens et services lui étant destinés (amélioration des équipements aéroportuaires, resserrement des moyens de contrôle de la sécurité, programmes de promotion du tourisme, etc.), >>

    Ici on retrouve le bon vieil "argument" du lobby pétroléo-routier, éprouvé dans nombres de pays depuis au moins le programme des Interstate de Eisenhower. Il s'agit en d'autres mots de poser un clapet qui ne permet le passage du fric dans le sens unique de la collectivité vers un secteur particulier.

    On pourra en reparler quand le secteur aérien aura internalisé l'ensemble des coûts qu'il engendre...