L’Europe est-elle condamnée au chômage de masse?

Les taux de chômage records figuraient parmi les raisons qui ont poussé, en 2011, les « indignés » espagnols à camper sur la place de la Puerta del Sol, à Madrid. Ce jeune couple y manifestait, parmi des dizaines d’autres personnes. Aujourd’hui, un jeune sur quatre est sans emploi dans l’Union européenne ; en Grèce et en Espagne, c’est un jeune sur deux qui est réduit au chômage.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pedro Armestre Les taux de chômage records figuraient parmi les raisons qui ont poussé, en 2011, les « indignés » espagnols à camper sur la place de la Puerta del Sol, à Madrid. Ce jeune couple y manifestait, parmi des dizaines d’autres personnes. Aujourd’hui, un jeune sur quatre est sans emploi dans l’Union européenne ; en Grèce et en Espagne, c’est un jeune sur deux qui est réduit au chômage.

« Dans la lutte contre le chômage, on a tout essayé. » La petite phrase, malhabile, prononcée le 14 juillet 1993 par François Mitterrand, résonne encore terriblement en 2013. Dans une Europe en crise, le chômage poursuit sa cavalcade, laissant les dirigeants politiques démunis et les populations en colère.

Selon les données d’Eurostat - publiées le 1er mars -, 26,2 millions de personnes étaient sans emploi fin janvier dans l’Union à vingt-sept, dont 19 millions au sein de la zone euro. Soit respectivement 10,8 % et 11,9 % de la population active. La France, avec un taux à 10,6 % (contre 10 % un an plus tôt), se situe dans la moyenne. Moins bien que l’Autriche (4,9 %) ou que l’Allemagne (5,3 %), mais mieux que la Grèce (27 %), l’Espagne (26,2 %) ou le Portugal (17,6 %), où l’on observe des niveaux dignes de la Grande Dépression américaine.


Et ensuite ? La période bénie des « trente glorieuses » et du « chômage frictionnel » à moins de 3 % semble bel et bien révolue. Une fois la crise passée, il restera ce que les économistes appellent le « chômage structurel », ce stock de demandeurs d’emploi quasi incompressible. En France, il est désormais à 9,2 %, selon Patrick Artus, chef économiste chez Natixis. Bien loin des 7,4 % de mai 2008. « On ne vit plus dans le même monde », commente, fataliste, l’économiste.


Le mal n’est pas français. Partout, sur le Vieux Continent, selon ses calculs, le chômage structurel augmente : +1,2 point en Allemagne, +5,4 points en Italie, +8,8 points en Espagne. Ce qui signifie que Rome et Madrid peuvent espérer au mieux, après la crise, un chômage à 11,4 % et 16,8 %.

 

« On ne redescend plus »


En cause : les effets de la récession qui a détruit des usines et autant de capacités de production. À cela, s’ajoute la « perte de capital humain » : ces personnes trop longtemps sans emploi qui ont perdu leur qualification. C’est ce que les experts appellent le scaring effect, les stigmates laissés par une longue récession, pointe Stefano Scarpetta, de l’Organisation de coopération et de développement économiques, très inquiet du chômage des jeunes.


Tous les experts, cependant, ne sont pas aussi pessimistes. Éric Heyer, à l’Observatoire français des conjonctures économiques, juge le chômage structurel en France autour de 6 %. D’autres pensent possible de revenir, avec la croissance, à un taux voisin de 7 %. Mais faut-il vraiment s’en réjouir ?


Certes, la statistique a évolué, permettant de mieux recenser les chômeurs, faisant gonfler les chiffres. Mais il serait malhonnête de s’arrêter là. En Europe, d’autres pays, comme l’Autriche ou l’Allemagne, parviennent, en période de prospérité économique, à s’approcher du plein-emploi.


La plupart des experts l’admettent. Depuis le second choc pétrolier, la France - et avec elle une partie de l’Europe du Sud - semble condamnée à un chômage de masse. « On bloque et on ne redescend plus », observe Pierre Cahuc, professeur à Polytechnique.


Une fois encore, les économistes divergent dans l’interprétation de ce phénomène. Pour M. Heyer, « on gère mal les crises ». Depuis trente ans, la France ne cesse de mener des politiques à contretemps, défiscalisant les heures supplémentaires en mai 2007 sous Nicolas Sarkozy, alors que la crise pointait, ou favorisant les emplois aidés après l’arrivée des socialistes en 1997, alors que la conjoncture était favorable. Ces mesures a priori positives deviennent ainsi « contre-productives ».


« Il faut faire autrement », dit M. Cahuc, qui peste contre le discours ambiant de résignation et de découragement. Pour stimuler l’emploi, « il faut qu’un travailleur rapporte plus qu’il ne coûte à l’employeur », résume-t-il


Le « stock » persistant de chômeurs en France et en Europe du Sud serait ainsi lié à un coût du travail trop élevé. Et à une couverture trop généreuse du chômage, sans assez de contreparties. Ce constat, radical, militerait pour une moindre protection des travailleurs. « En Espagne, en Italie, en France ou en Grèce, on protège un sous-groupe de travailleurs aux dépens de ceux qui n’ont pas d’emploi », défend M. Cahuc.


La plupart des experts louent le modèle de flexisécurité, favorisant embauche et licenciements, tout en allouant des moyens importants pour mieux aiguiller les chômeurs, les former, en les obligeant à rechercher un travail.


Mais dans l’immédiat, ces dispositifs auraient peu d’effet sur le chômage. « Dans un premier temps, il faut faire repartir la croissance. Les politiques d’activation marchent, mais il faut qu’il y ait des jobs », dit M. Scarpetta.

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