Les bénéfices insoupçonnés d’une simple paire de lunettes

Hubert Sagnières affirme que les problèmes de vision non corrigés entraînent des pertes de productivité de 270 milliards à l’échelle mondiale.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Hubert Sagnières affirme que les problèmes de vision non corrigés entraînent des pertes de productivité de 270 milliards à l’échelle mondiale.

« La vision devient un enjeu mondial », assure Hubert Sagnières, président-directeur général d’Essilor, leader mondial de l’optique ophtalmique, qui, en 165 ans d’existence, n’a fait qu’une chose : concevoir et fabriquer des verres. « Imaginez la puissance du savoir accumulé ! », s’exclame le p.-d.g.

En somme, cela représente plus de 6000 brevets. Les 19 usines d’Essilor fabriquent 500 millions de lunettes par année, soit une paire de lunettes toutes les cinq secondes. Et pourtant, en dépit de tout ce qu’on sait déjà sur les verres, il y a quand même une facette de la réalité dont on n’avait pas pris conscience jusqu’à tout récemment : on évalue à 270 milliards la perte en productivité mondiale attribuable au phénomène du « mal voir », lequel est encore largement répandu et négligé.


Sur les 7 milliards de personnes qui vivent sur cette planète, 4,2 milliards ont besoin d’une correction visuelle ; or seulement 1,7 milliard en bénéficient. « Il reste donc 2,5 milliards d’êtres humains qui voient mal et qui vivent mal. Il y a un coût économique et social découlant de ces gens qui ne corrigent pas leur vision, et cela, pour un tas de raisons », explique M. Sagnières, qui depuis sa nomination comme p.-d.g., il y a plus d’un an, s’est donné la mission de sensibiliser le monde à cette situation.


Étonnamment, ce problème a été négligé par la société en général et les médias en particulier, constate celui qui, selon sa propre expression, a décidé de prendre le taureau par les cornes. « Une prise de conscience des coûts du “ mal voir ” est très récente, pas plus de trois à cinq ans, et elle n’est pas suffisamment forte. Certaines études ont été menées en Australie et en Nouvelle-Zélande. La stratégie, cette année, est de récupérer toutes les données qui ne sont pas centralisées. Depuis un an, j’essaie d’utiliser ma position et mes contacts pour parler de ce handicap, qui est le premier handicap au monde. Il y a des lunettes et des lentilles de contact à tous les prix, de 55 $ à 1000 $, dans tous les pays du monde. » Pour l’aider dans ses efforts de sensibilisation, Essilor a accueilli à son conseil d’administration en 2012 Louise Fréchette, diplomate canadienne de carrière, impliquée dans diverses organisations de solidarité internationale, après avoir été vice-secrétaire générale de l’ONU.


Selon l’Organisation mondiale de la santé, le coût social et économique du « mal voir » serait de 2 milliards de dollars au Canada et de 25 milliards aux États-Unis. Au Canada et au Québec, c’est environ 10 % de la population qui ne corrige pas ses lacunes de vision. Les gens disent ne pas avoir le temps d’aller chez l’optométriste, ou alors n’y pensent même pas. « Le problème de la vision est très pernicieux. Quand la myopie s’installe progressivement, le cerveau compense pendant un certain temps. Si la faiblesse était perçue dès le début, on pourrait la ralentir et faire en sorte que ça aille mieux. C’est plus de 60 % de la population mondiale qui a dans ses gènes des problèmes de vision. C’est aberrant qu’on ne s’en occupe pas, car toutes les solutions existent ! », s’étonne le p.-d.g. Il y aurait actuellement 810 millions d’enfants à faible vision qui ont des problèmes scolaires, dont un million qui sont âgés de 12 ans ou moins au Canada.


En plus de l’indifférence, il y a dans les pays en développement un manque d’argent et d’accessibilité. On dénombre un professionnel de la vue pour 6400 habitants aux États-Unis, en comparaison de 141 000 en Indonésie. Il manque en Chine 150 000 points de vente et 100 000 en Inde. Pour aider les clientèles dans le besoin, même là où il n’y a aucun service, par exemple dans la brousse, où on offre des lunettes rudimentaires à un prix très bas, on a créé en 2007 à Dallas la Fondation Essilor. « Le nombre de lunettes vendues dans le monde est totalement en rapport avec le PIB par habitant », souligne M. Sagnières. La Chine prend conscience du problème et demande de l’aide. D’autres pays se posent beaucoup de questions sur le sujet. On découvre que « pour créer un tissu industriel, il faut que les travailleurs voient bien ».


Nouvel éclairage à la mission d’Essilor


On peut penser que, pour des motifs mercantiles, Essilor a tout intérêt à attirer l’attention du monde sur ce problème de la vision, mais alors pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? Cette dimension de l’impact social et économique apporte un nouvel éclairage à sa mission. « Nous avons des programmes de dépistage et d’examen de la vue dans de grandes compagnies chinoises qui ont 20 000, même 30 000 employés, qui nous demandent de leur fournir des lunettes », mentionne le p.-d.g.


Quoi qu’il en soit, l’excellente santé financière d’Essilor n’est pas récente. Depuis son inscription en Bourse en 1972, la croissance annuelle moyenne a été de 14,5 %, et même de 23 % au cours des cinq dernières années, en pleine crise mondiale. Les pays développés sont devenus des marchés matures pour l’industrie des lunettes, avec une demande en croissance de 2 % ou moins, alors que, dans certains pays en développement, comme la Chine et l’Inde, le taux de croissance est de 30 à 40 %. Essilor vise à atteindre des revenus de 2 milliards $CAN d’ici 2015 dans ces pays à forte croissance en Asie, en Amérique du Sud, en Turquie et dans les pays du Maghreb. Ces marchés représentent déjà près de 20 % du chiffre d’affaires du groupe.


La stratégie de croissance s’appuie sur quatre piliers majeurs, soit l’innovation, la conquête du milieu de gamme, le déploiement international par des acquisitions ou partenariats et la stimulation de la demande. L’an passé, plus de 232 nouveaux produits ont été mis sur le marché. Essilor annonce pour cette année le lancement « des premiers verres préventifs qui protègent sélectivement de la lumière bleue nocive, un des facteurs de risque de la dégénérescence des cellules de la rétine et des UV qui sont impliqués dans l’apparition de la cataracte ».


Essilor est présent dans une soixantaine de pays. Il a eu en 2012 une hausse des revenus de 19 % pour atteindre 6,7 milliards $CAN. Le groupe compte 55 000 employés, dont 1200 (près de la moitié au Québec) au Canada, au sein d’une filiale dont le siège social est à Montréal. Il a comme clientèle quelque 400 000 professionnels de l’optométrie. Une équipe de 500 chercheurs travaille pour lui et il investit 200 millions $CAN à des fins d’innovation, à laquelle contribuent de nombreux partenaires, dont trois au Québec, soit l’Université de Montréal, l’École polytechnique et l’Institut des matériaux industriels de Boucherville.


M. Sagnières affirme qu’il y a un excellent réseau québécois de services optométriques, qui a profité très tôt de la création de l’École d’optométrie, « de très haut niveau », dit le p.-d.g. Celui-ci connaît très bien la réalité du Québec pour y avoir élu domicile et même pris la citoyenneté canadienne, tout comme son épouse et leurs enfants. Avant d’occuper son poste actuel, il a notamment été président d’Essilor Canada dès 1991, puis il a exercé les fonctions de président d’Essilor of America et de directeur général des zones Amérique du Nord et Europe.


Son mandat actuel, d’une durée de trois ans, lui a d’abord été donné par une partie des actionnaires d’Essilor, appelée l’actionnariat salarié, qui existe depuis 1849, alors que des lunetiers fondèrent à Paris la Société des ouvriers lunetiers (SL, puis Essel). En 1972, ce regroupement fusionna avec Silor pour devenir Essilor. Les employés d’aujourd’hui peuvent, si la loi de leur pays le permet, faire partie de cet actionnariat qui compte maintenant 15 000 salariés, dont tous les employés d’Essilor au Canada. L’actionnariat salarié détient 15 % des droits de vote du groupe et a ce privilège d’en élire en premier le président, avant même le conseil d’administration. Ce président doit, deux fois par année, expliquer ses stratégies devant l’actionnariat salarié. Pourrait-on dire que les lunetiers du début ont vu très tôt et de très loin dans le temps l’importance d’avoir une bonne gouvernance ?


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Collaborateur