Les entretiens Concordia — Économie et développement durable - L’eau, source intarissable de défis

Ketra Schmitt: «Tout ce qu’on peut dire d’un échantillon d’eau dépend de ce qu’on est en mesure d’y trouver. On pourrait avoir des quantités de contaminants nocifs, mais qui sont indétectables pour l’instant.»
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Ketra Schmitt: «Tout ce qu’on peut dire d’un échantillon d’eau dépend de ce qu’on est en mesure d’y trouver. On pourrait avoir des quantités de contaminants nocifs, mais qui sont indétectables pour l’instant.»

De son propre aveu, la professeure Ketra Schmitt aime voir le génie comme un domaine capable de transformer notre monde pour le rendre meilleur. Après s’être attardée aux effets sociaux et économiques du terrorisme, aux risques causés par les champs électromagnétiques dans les hôpitaux et aux impacts de la consommation de fruits de mer sur la santé, voilà sans doute pourquoi elle s’attaque maintenant à la distribution et à la contamination de la ressource essentielle à la vie, l’eau potable.

Pour cette Américaine d’origine qui enseigne au Département de génie et d’informatique de l’Université Concordia depuis 2008, il va de soi que le Canada possède de l’eau en grande quantité, mais elle exprime des doutes sur sa qualité. « Je ne veux pas être alarmiste : notre eau est bonne. Selon les données et les modèles que nous avons, elle est sûre, assure-t-elle. Je crois simplement qu’avec l’augmentation de nos connaissances sur ce que contient notre eau, de sa toxicité, nous pourrons un jour être mieux équipés pour lier des maladies à des contaminants précis. »


Ce qui préoccupe notamment Mme Schmitt, c’est que l’avancement des technologies permet progressivement de détecter de nouveaux contaminants présents en faible quantité dans l’eau que nous consommons, mais que les normes en matière de qualité de l’eau potable au Canada sont « réactives » plutôt que « préventives », juge-t-elle. Le gouvernement fédéral ne formule d’ailleurs que des recommandations, dont peuvent s’inspirer les provinces et les territoires pour établir leurs normes respectives. Celles-ci ne sont donc pas exactement les mêmes au Québec, en Colombie-Britannique ou au Yukon, par exemple.

 

Évaluation difficile


« Un autre problème, du moins selon ce que j’ai pu observer, c’est qu’il n’y a pas de base de données facilement accessible concernant la qualité de l’eau pour le Québec ou le Canada, ajoute la jeune professeure. Puisqu’on ne possède pas un nombre de données suffisant, on doit procéder par suppositions. »


Au Québec, le nombre d’échantillons mesurant le taux de bactéries coliformes présentes dans l’eau potable varie en fonction du nombre de personnes desservies par le réseau de distribution concerné (de 2 à un peu plus de 100 échantillons par mois), tandis que les tests qui concernent la plupart des substances chimiques sont effectués entre une et quatre fois par année.


« Peut-être que les chiffres qu’on a actuellement nous indiquent qu’il n’y a pas de problème avec notre eau, mais nous avons des limites de détection. Tout ce qu’on peut dire d’un échantillon d’eau dépend de ce qu’on est en mesure d’y trouver. On pourrait avoir des quantités de contaminants nocifs, mais qui sont indétectables pour l’instant. »


Pire encore, l’eau potable est souvent contaminée par les tuyaux qui la mènent du centre de traitement municipal à notre robinet. Ce qui veut dire que l’eau « propre » du centre d’épuration ne l’est peut-être plus autant lorsqu’on la boit.


« Actuellement, l’essentiel de l’échantillonnage se fait au centre de traitement municipal, tandis que les échantillons au robinet montrent parfois des résultats différents en raison de la contamination dans les tuyaux des maisons », précise la diplômée de l’Université Carnegie Mellon, à Pittsburgh. « Je bois l’eau du robinet, mais je la laisse couler assez longtemps avant de la consommer », répond-elle, comme pour nous rassurer.


Solution rentable


Comment peut-on dans ce cas assurer la distribution d’une eau potable de qualité, sûre pour notre santé et à coûts moindres ? se demande Ketra Schmitt. Autrement dit, « si on veut plus de régulation parce qu’on est plus conscients de la présence de contaminants et qu’on veut qu’une meilleure eau sorte du robinet, est-ce que c’est logique de transporter cette eau dans un système de distribution qui est sale et qui fuit ? ».


Sa solution ? Implanter un système hybride qui distribuerait à la fois une eau potable mais « imparfaite » pour arroser les plantes ou prendre sa douche et une eau « parfaite » pour se désaltérer ou cuisiner. Cette eau « parfaite » pourrait par exemple être filtrée directement à sa sortie du robinet ou livrée par camion dans chaque réservoir domestique. « À terme, les gens vont vouloir être en mesure d’obtenir ce genre d’eau », assure Mme Schmitt, qui évalue actuellement les coûts et les impacts sur la santé et sur la consommation d’eau d’un tel système. « Il y a là un bénéfice potentiel. »


Du moins, selon les données d’Environnement Canada, l’idée a assurément de quoi séduire. De manière générale, si la moitié de l’eau d’une municipalité est destinée à un usage domestique, seulement 10 % est utilisée pour cuisiner et près de 5 % est consommée. Comme le soulignait la professeure Schmitt dans un article récent coécrit avec un de ses étudiants, le fait d’investir autant dans le traitement d’une eau de grande qualité n’est donc peut-être pas dans notre intérêt à long terme lorsqu’on est conscient de l’usage qu’on en fait.


On y perd au change sur le plan économique, mais aussi sur le plan environnemental. Sans parler d’un gaspillage généralisé de notre or bleu. « Je pense que les Québécois sont conscients des enjeux environnementaux, mais parce qu’ils ne paient pas pour leur eau, ils en utilisent plus par habitant que n’importe où ailleurs sur la planète. Et pourquoi ne le feraient-ils pas ? C’est gratuit ! C’est très difficile de conserver une chose pour laquelle tu ne paies pas, parce qu’on a l’impression que ça n’a pas de valeur. »


Avant le comportement des citoyens, c’est toutefois le système qui doit changer, estime-t-elle : revoir le mode de distribution, améliorer la capacité de détection des contaminants, resserrer la réglementation, certes, mais aussi considérer l’installation de compteurs d’eau domestiques et même évaluer la possibilité de tarifer notre eau. « Les gens pensent beaucoup à l’environnement mais, malheureusement, je ne suis pas certaine qu’ils pensent toujours que l’eau qu’ils consomment en fait partie. »