Jacques Parizeau se souvient - De la confrontation à la coopération

Alexandre Shields Collaboration spéciale
Jacques Parizeau
Photo: - Le Devoir Jacques Parizeau

Ce texte fait partie du cahier spécial Fonds de solidarité FTQ

La création du Fonds de solidarité FTQ, survenue dans la foulée d’une descente aux enfers de l’économie du Québec, a eu un effet particulièrement stimulant pour l’entrepreneuriat, selon l’ancien premier ministre Jacques Parizeau. Il estime même que la mise en place de ce levier financier a contribué à améliorer le climat social.


Jacques Parizeau se souvient très bien de la désastreuse récession du début des années 1980. Le gouvernement de René Lévesque, en pleine déprime postréférendaire, voit tous les indicateurs économiques passer au rouge. « Les taux d’intérêt sont devenus fous. Le taux préférentiel des banques est passé à 17 %. Le taux d’hypothèque, à 22,75 %. Tout s’est arrêté », rappelle celui qui était alors ministre des Finances. Au cours de la « dramatique » année 1982, le taux de chômage grimpe même jusqu’à 14 %.


Au coeur de la crise, M. Parizeau rencontre le président de la FTQ, Louis Laberge, qui souhaite mettre sur pied un fonds qui doit notamment permettre aux entreprises du Québec d’aller chercher les capitaux nécessaires pour investir et ainsi créer de l’emploi. L’ex premier ministre péquiste rappelle d’ailleurs qu’à cette époque, il y avait « très peu de capital de risque » disponible au Québec. Dans un contexte de profonde crise, la situation était tout simplement intenable.


Jacques Parizeau explique qu’il était aussi de plus en plus courant que des syndicats prennent part à l’actionnariat de certaines entreprises. « De plus en plus, on voyait des entreprises cotées en Bourse dont le syndicat devient un actionnaire important. Il est évident que les salariés risquent gros en faisant ça. »

 

Partage du risque


M. Laberge lui suggère alors la formule qui deviendra celle du Fonds de solidarité. « Son idée était de constituer un fonds alimenté par les syndiqués et qui prendrait des participations dans les entreprises de façon à ce que les employés puissent assurer leur retraite, mais qui soit suffisamment diversifié pour que ça ne soit pas risqué. » Le chef syndical fait même valoir que cette façon de faire est susceptible de transformer en profondeur les rapports entre le patronat et les syndiqués, les deux parties étant désormais davantage liées. On souhaite ainsi, dans la mesure du possible, faire passer le climat de la confrontation à la coopération.


En plus de contribuer au financement des entreprises et de permettre de diversifier l’épargne de milliers de Québécois, le Fonds de solidarité aurait en effet permis d’améliorer le climat social au Québec. « Ça a assaini le climat social de façon extraordinaire, fait valoir M. Parizeau. Dans les années 1970, ce n’était pas drôle. Il y a eu des grèves à finir. J’ai travaillé pour une entreprise minière qui a été fermée par la FTQ. Ils ont fait une grève jusqu’à ce que l’entreprise ferme. C’était fréquent, au Québec, des grèves de plusieurs mois. »

 

Feu vert de Québec


Le gouvernement du Parti québécois a accepté rapidement le projet de la Fédération des travailleurs, souligne M. Parizeau, en plus de lui accorder un prêt de 10 millions de dollars pour son démarrage. « S’il y a une chose que j’ai apprise au cours de ma carrière, c’est que, d’abord, on définit un projet. On l’étudie pour voir s’il est intéressant, et ensuite, le financement vient de lui-même. L’argent suit le projet, et non le contraire. »


Dans ce cas-ci, il était urgent de prendre des mesures de façon à soutenir les entreprises d’ici, dont certaines sont devenues par la suite des fleurons du Québec inc. « Dans les années 1980, les entrepreneurs québécois se sont mis à proliférer. Ça a été un phénomène extraordinaire », insiste M. Parizeau. La chose était d’autant plus nécessaire que les années qui ont suivi la première victoire péquiste avaient laissé des traces. « C’est vrai qu’en 1976, et avec la loi 101, qu’il y a eu un exode d’anglophones. Un grand nombre est parti. Un grand nombre d’entreprises anglophones ont fermé leurs sièges sociaux. Il y a eu un vide énorme qui s’est créé dans le milieu des affaires. Et d’autre part, beaucoup d’entreprises anglophones ont commencé à se chercher des francophones pour faire leurs affaires au Québec. »


L’ancien chef souverainiste ne s’attendait par ailleurs pas à ce que le projet prenne une telle ampleur. « On n’aurait pas imaginé à cette époque qu’il pourrait y avoir au-delà de huit milliards de dollars dans l’actif net du Fonds de solidarité. Il y a 600 000 actionnaires, sur une main-d’oeuvre active au Québec de quatre millions de personnes. C’est extraordinaire. Ils ont investi dans plus de 2000 entreprises. C’est une source de capital de risque remarquable. En fait, c’est le plus grand gros fonds de capital de risque au Canada. »

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