Analyse - Comment s’affranchir de notre dépendance à la croissance?

Devant la crise actuelle, la reprise de la croissance est considérée comme le but principal. Et on cite les économies émergentes - la Chine, notamment - en exemple. Sur la photo, deux ouvriers font une pause à Hong-Kong.
Photo: Agence France-Presse (photo) Dphilippe Lopez Devant la crise actuelle, la reprise de la croissance est considérée comme le but principal. Et on cite les économies émergentes - la Chine, notamment - en exemple. Sur la photo, deux ouvriers font une pause à Hong-Kong.

Phénomène relativement nouveau, la permanence de la croissance économique peut être datée à la fin de la seconde guerre mondiale. John R. Hicks, Prix Nobel d’économie en 1972, notait dans un article paru en 1966 : « Il n’est en aucune façon nécessaire que les sciences économiques visent la croissance. Je me souviens personnellement d’une époque où elles n’étaient absolument pas orientées vers la croissance. Je me revois suivre un cours de principes [économiques]… en 1926-1927. Il n’était en rien question d’indice de croissance élevé. La stabilité de la majorité des secteurs économiques suffisait à nous satisfaire. »

Un historien suisse, Christian Pfister, date la croissance des pays occidentaux des années 1950 et l’appelle « syndrome des années 1950 ». Selon lui, les principaux ressorts de ce syndrome ont été le pétrole bon marché, le besoin de reconstruction suivant la seconde guerre mondiale et le modèle « d’une société fordiste de consommation » qui s’est développé durant l’avant-guerre aux États-Unis pour être adopté à l’après-guerre par les pays occidentaux. Depuis, les indices de croissance ont constamment décru sans que ce phénomène n’ait été pris en considération.


Simultanément, il devient évident que la croissance économique n’est plus la solution à nos défis majeurs tant en matière sociétale qu’économique. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social établis, sous la houlette du Prix Nobel Joseph Stiglitz, par l’ex-président français Nicolas Sarkozy, témoignent de ce que le produit intérieur brut échoue à mesurer le bien-être, comme il est évident que la croissance interfère négativement avec le bien-être dans les pays riches.


De plus, dans la majorité des pays membres de l’OCDE, les écarts de revenus ont augmenté au cours des trente dernières années. Cela a amené les trois principales organisations économiques internationales, l’OCDE, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale à plaider en faveur d’une réduction de la fracture sociale. Dans le même temps, le taux de chômage a constamment crû depuis les années 1970 et la proportion des jeunes (15-24 ans) chômeurs est de 20 % à 50 % dans bien des pays membres de l’OCDE.


Enfin, la dette publique est montée en flèche, amenant divers pays à la limite de la banqueroute. Les problèmes environnementaux empirent, mettant en péril la vie des hommes ainsi que celle d’autres espèces. Tout porte à croire que ces problèmes sont aggravés par la croissance économique et les politiques la mettant en oeuvre, et que la crise économique, financière et budgétaire à laquelle nous sommes confrontés trouve sa source dans la croissance visée par nos sociétés et nos économies.


Malgré cela, politiciens, économistes et représentants du monde des affaires continuent à aspirer à la croissance économique. Cela est renforcé par les médias. En particulier, devant la crise actuelle, la reprise de la croissance est considérée comme le but principal. La croissance est supposée remplir par le biais de l’impôt les caisses publiques, et rassurer les agences de notation et les marchés financiers. Elle devrait permettre de réduire le taux de chômage, d’accroître les revenus des ménages et donc de stimuler la demande de biens. Mais les opinions relatives aux façons de stimuler cette croissance lorsque les caisses sont vides divergent, si tous s’accordent cependant sur le fait d’amener la croissance à un niveau suffisant pour régler les problèmes évoqués plus haut. Les voix mettant en question la validité de cette hypothèse sont difficilement audibles voire ignorées au profit d’une exaltation des taux de croissance des pays émergents montrés comme modèles.


Des institutions réglées sur la croissance


Qu’est-ce qui rend si forte cette fixation sur la croissance économique, et pourquoi nous y accrochons-nous ainsi ? La réponse tient au fait que l’aide sociale, les entreprises, le secteur bancaire et financier, les marchés, l’industrie des biens de consommation et les individus sont réglés sur l’hypothèse d’une croissance constante. Et pour stimuler celle-ci, un large éventail de politiques, incluant les systèmes fiscaux, a été conçu. Mais ces institutions et ces politiques ont été façonnées à une époque de croissance économique soutenue et de croyance en sa perpétuité. Aussi suffit-il que la croissance marque le pas, voire tende vers zéro, pour qu’elles plongent dans une crise existentielle débouchant sur le désordre politique et social.


Considérons l’assurance-vieillesse. Si les fonds de pension ont des difficultés à dégager un profit suffisant du fait du ralentissement de la croissance, les pensionnés deviennent très nerveux. L’industrie des biens de consommation offre un autre exemple : lorsque la sécurité de l’emploi diminue, les gens réduisent leur consommation. Il s’ensuit que l’activité de ce secteur industriel ralentit, entraînant une croissance du chômage qui se conjugue avec la diminution des revenus, etc. Bref, une situation que chaque politicien cherchera à éviter.


Mais cette addiction du système à la croissance économique ne suffit pas à expliquer pourquoi celle-ci est si ardemment recherchée. Qu’est-ce qui nous empêche de prendre des mesures pour nous débarrasser de notre addiction à la croissance ? L’explication de John W. Kingdon concernant l’action politique pourrait être ici pertinente : pour que les politiques changent, il faut une conjonction entre la « notoriété publique » de la nécessité de changement et l’existence de solutions au problème rencontré.


Or les solutions font ici défaut. Cela peut aussi être la raison pour laquelle les problèmes liés tant à la croissance qu’à la dépendance à la croissance font l’objet d’un tel déni. Aussi longtemps que politiciens et société ignoreront comment restructurer nos économies et notre protection sociale pour dépasser notre addiction à la croissance, nous ne devons pas nous attendre à un abandon du paradigme de la croissance.


Ainsi, le défi est d’identifier les approches existantes qui nous permettraient de nous débarrasser de cette dépendance à la croissance, de développer des concepts nous permettant de restructurer ces systèmes et de les mettre en oeuvre. Un regard attentif porté sur les secteurs et les institutions, jusqu’ici dépendants d’une croissance perpétuelle, révèle qu’y existent déjà réflexions et expériences tournées vers les réformes. Par exemple, des années de discussions ont balisé dans le secteur de la santé des pistes permettant de viser la réduction des dépenses sans compromettre la qualité des soins. Nous pouvons aussi nous appuyer sur les expériences réalisées par des coopératives ou des fondations promues au rang d’entités légales dans le monde de l’entreprise et, en tant que telles, bien moins soumises à la nécessité de croissance que les entreprises cotées en Bourse.


On débat également de la possibilité d’enlever aux banques d’affaires la faculté de créer de l’argent, en remettant ce monopole dans les mains des banques centrales, et de permettre ainsi un meilleur contrôle de l’expansion de la masse monétaire.


Nous avons aussi une solide expérience en matière de réduction du temps de travail qui pourrait être utilisée pour une meilleure répartition des emplois. Des pays comme l’Allemagne, l’Autriche ou la Suisse ont démontré qu’un système étendu d’apprentissage permet de minorer significativement le chômage des jeunes. Nous savons aussi qu’une réforme écologique de l’impôt permettrait de faire peser celui-ci sur les ressources naturelles au lieu de grever le coût du travail, et permettrait d’augmenter le nombre d’emplois.


Il n’est donc pas indispensable de réinventer la roue, même si la créativité, l’inventivité et la disposition au changement sont nécessaires. Le passage à la post-croissance est inévitable ; il serait préférable d’y arriver, comme le pointe l’économiste canadien Peter Victor, par la voie du dessein plutôt que par celle du désastre.


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La version française de cet article a été établie par Alain Koiran.

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7 commentaires
  • Pierre-Olivier Bergeron-Noël - Inscrit 11 février 2013 04 h 14

    Intérêts privés

    « On débat également de la possibilité d’enlever aux banques d’affaires la faculté de créer de l’argent, en remettant ce monopole dans les mains des banques centrales, et de permettre ainsi un meilleur contrôle de l’expansion de la masse monétaire.»

    Je me permet de rappeler que ces banques auxquelles on voudrait remettre ce monopole appartiennent avant tout à des intérêts privés; et qui dit « privé » dit aussi recherche de profits personnels comme seul et unique agenda. Je doute que cela se fasse dans l'intérêt du bien commun...

    L'histoire est révélatrice à ce sujet: plus les banques centrales détiennent de monopoles (plus particulièrement celui de créer de l'argent), plus la situation économique mondiale se détériore. L'histoire américaine (j'aurais tout aussi bien pu inscrire « britannique », « française », « suisse », etc.) regorge de faits démontrant que non seulement ce monopole total est la raison d'être de ces banques, mais que l'idée même proviendrait des entités à la tête de celles-ci.

    La dernière chose à faire serait donc de leur accorder ce privilège.

    • Thomas Sallé Phelippes de La Marnierre - Inscrit 11 février 2013 19 h 53

      Une seconde. C'est bien pire quand ce pouvoir est aux mains des banques privées, qui créent la monnaie pas le crédit. Je pense qu'il faudrait en effet réfléchir à leur enlever ce pouvoir. On peut sûrement apprendre des erreurs du passé. Il est peut-être possible de faire attention à comment on confie ce pouvoir aux banques centrales, ou alors essayer d'inventer un autre mécanisme qui coupe la création monétaire des mains du privé.

  • Franck Perrault - Inscrit 11 février 2013 05 h 01

    Enfin une vraie question...

    Avec un tel point de départ pour réflexion, on a enfin une base pour affronter et réfléchir aux défis du 21ème siècle.
    Comment arrêter le saccage insoutenable et inégalitaire des ressources sur une planète finie, que l'on n'agrandira pas mais que l'on doit protéger pour que nous, nos enfants, petits-enfants y vivent heureux. C'est donc envisager la politique sur une vision à moyen et long terme et non pas le petit jeu politicien du profit à court terme qui profite surtout à une petite oligarchie qui veut nous faire croire en possédant aussi les médias que seule une croissance infinie peut soutenir notre niveau de vie, essayer de nous faire peur, et nous faire croire que là-haut, on s'occupe de tout, donc circulez il n'y a rien à voir!!!
    Mais attention à la récupération médiatique, sémantique, de ces gros groupes. Monsanto va nous faire croire que le développement durable, synonyme of course d'une croissance raisonnée, rime avec OGM pour tous, et bien d'autres exemples à venir.... Le greenwashing sera alors suivi du sustainablewashing ou socialwashing.... 'scusez, ça existe déjà!!!

  • France Marcotte - Abonnée 11 février 2013 13 h 05

    Réfléchir en économie

    Wow! une analyse qui décrasse vraiment les neurones.

    Encore!

  • Jocelyn Boudrias - Inscrit 11 février 2013 14 h 53

    Pfff

    L'idée est bonne, mais le texte est franchement vague. Est-ce qu'on pourrait nous parler des solutions plutôt que de lancer dans le vent que la croissance est mauvaise. On le sait que le modèle est pourri, les signes du déclin sont partout. Alors est-ce qu'on pourrait aller plus loin là svp.

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 11 février 2013 15 h 37

    Vive la « post-croissance » !

    100 % d’accord avec cette brillante analyse qui stipule, entre autres, que « (…) Les problèmes environnementaux empirent, mettant en péril la vie des hommes ainsi que celle d’autres espèces. Tout porte à croire que ces problèmes sont aggravés par la croissance économique et les politiques la mettant en oeuvre, et que la crise économique, financière et budgétaire à laquelle nous sommes confrontés trouve sa source dans la croissance visée par nos sociétés et nos économies. »

    Mieux encore, les deux auteurs nous présentent, notamment, mes deux solutions préférées (que j’enseigne sans relâche depuis des lustres à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM) pour nous mener à la « post-croissance » :

    1) « (…) Nous pouvons aussi nous appuyer sur les expériences réalisées par des coopératives… »

    2) « Nous savons aussi qu’une réforme écologique de l’impôt permettrait de faire peser celui-ci sur les ressources naturelles au lieu de grever le coût du travail, et permettrait d’augmenter le nombre d’emplois. »

    Écolocordialement,

    DANIEL CLAPIN-PÉPIN
    Écologiste humaniste altermondialiste coopérativiste postcapitaliste
    Professeur de gestion, éthique et comptabilité environnementales
    au Département des sciences comptables
    de l'École des sciences de la gestion
    de l'Université du Québec à Montréal

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 février 2013 09 h 33

      Je ne suis enseignant en rien, sauf que mon opinion est que les gouvernements vont manquer leur coup tant qu'ils ne taxeront pas les machines qui remplacent les employés.