Les entretiens Concordia - Créer le «cocktail transport» du Nord

Isabelle Dostaler compte se pencher prochainement sur les possibilités offertes par le développement économique du Nord québécois dans l’optique d’y créer ou d’y consolider un réseau de transport « durable ».
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Isabelle Dostaler compte se pencher prochainement sur les possibilités offertes par le développement économique du Nord québécois dans l’optique d’y créer ou d’y consolider un réseau de transport « durable ».

La professeure agrégée à l’École de gestion John-Molson de l’Université Concordia réfléchit à haute voix : « Comment fait-on, dans une province comme la nôtre, avec la densité de population qu’on a, pour créer un réseau de transport intermodal qui soit le plus durable possible, donc le moins dommageable pour l’environnement ? Quelle est la meilleure combinaison ? »


Cette spécialiste des questions de transport, notamment aérien, compte se pencher prochainement sur les possibilités offertes par le développement économique du Nord québécois dans l’optique d’y créer ou d’y consolider un réseau de transport « durable ».


Cette idée lui vient notamment des conclusions d’un article qu’elle a coécrit en 2010 pour le compte du ministère des Transports du Québec au sujet du transport aérien régional. Puisqu’à l’époque elle est parvenue à établir un lien clair entre développement ou dynamisme économique d’une région et développement du transport aérien, elle a bien des raisons de croire que le développement nordique actuel et à venir pourrait favoriser le même essor.


Mme Dostaler souhaite qu’un réseau mettant à profit de manière complémentaire les modes de transport maritime, ferroviaire, routier et aérien voie le jour dans un horizon de quelques dizaines d’années. « L’idée de transport durable signifie autant la profitabilité, donc la rentabilité économique, que la protection de l’environnement et l’amélioration de la société, précise-t-elle. Le but serait de créer un réseau de transport intermodal, plutôt que d’avoir plusieurs modes de transport en compétition les uns avec les autres. »


Autrement dit, si un Montréalais peut choisir le « cocktail transport » qu’il préfère en mélangeant l’autobus, le métro, le taxi, ou encore le vélo en libre-service, Communauto et la marche, un voyageur ou un homme d’affaires désirant se rendre de Sherbrooke à Chibougamau devrait lui aussi pouvoir créer, dans la mesure du possible, le mélange qui lui convient.


Pour y parvenir, rappelle cette diplômée des HEC et de l’Université Cambridge, il faut être conscient des défis propres au Québec : une faible densité de population, un large territoire et des régions desservies de manière inégale. L’offre de transport est abondante sur les rives du Saint-Laurent, tandis que les régions très éloignées bénéficient d’aide gouvernementale pour pallier l’absence de routes et permettre à l’aviation de prendre la relève. C’est donc entre les deux, dans cette « région mitoyenne », que les besoins seraient les plus criants.


Coordonner les efforts


Isabelle Dostaler ne se fait pas d’illusion. Étendre et harmoniser un réseau de transport nécessite temps, argent et volonté politique. Elle souhaite donc lancer la discussion entre entreprises, représentants gouvernementaux, communautés autochtones, chercheurs et utilisateurs potentiels pour trouver des solutions qui soient adaptées aux besoins des différentes régions. « Pourquoi ces gens-là ne s’assoiraient-ils pas ensemble pour coordonner leurs efforts et conjuguer leurs intérêts pour le bien commun ? » La chercheuse pense ici à plus d’infrastructures et de services, certes, mais avant tout à une meilleure coordination des modes de transport.


Elle cite en exemple la « route du Pacifique », un modèle d’harmonisation réussie des modes de transports de l’Ouest canadien au service du commerce de la région côtière, ou encore Dubaï et Singapour, deux plaques tournantes dans le monde de l’aviation. « Je suis loin de prêcher pour l’autocratie, mais il faut avouer que c’est admirable de voir à quel point on y retrouve une belle intégration entre politique, tourisme et gestion aéroportuaire. »


À ce sujet, elle montre du doigt la structure « en silos » du ministère des Transports du Québec. « Il y a des divisions pour les différents modes de transport. Si votre ministère est structuré d’une telle façon, il n’y a pas beaucoup d’occasions de collaboration, juge-t-elle. Il faut aussi que les différents ministères comprennent ce qui se passe, qu’on se rappelle sans cesse le lien entre le développement d’un réseau de transport et le développement économique ». Elle évoque ainsi des collaborations souhaitables avec le ministère du Développement économique ou même celui de la Santé, en ce qui concerne le transport médical.


Responsabilité partagée


La question du partage des coûts demeure quant à elle entière dans l’esprit d’Isabelle Dostaler. Comme dans le cas de la construction de la route 167 et d’une ligne de transport d’électricité profitant à l’entreprise minière Stornoway Diamond, l’inévitable débat entourant la responsabilité du financement entre le gouvernement et l’entreprise bénéficiaire s’annonce épineux.


Qui doit payer ? Dans quelle proportion ? Et selon quel critère ? La chercheuse répète que seules d’éventuelles discussions entre les « parties prenantes » permettront de fournir des réponses.


En revanche, nul doute que la préservation de l’environnement sera à prendre en compte lors de la prise décision, tant chez les décideurs que chez les utilisateurs. « Il faut considérer notre empreinte écologique et accepter de payer un peu plus cher si on choisit une combinaison de transports plus polluante. Pour l’utilisateur, il faut que ça devienne un choix conscient. »


À écouter cette femme qui, ironiquement, ne raffole pas des voyages en avion, il suffirait d’un élan politique pour que l’idée d’un réseau de transport « durable » et harmonisé prenne son envol. « Quand j’étais étudiante, on nous enseignait le modèle québécois, une sorte de Sainte Trinité entre le patronat, les syndicats et l’État qui marchaient main dans la main, ensemble, pour créer quelque chose. Avec les Lévesque et Bourassa, on a eu une époque assez inspirante. Pourquoi ne serait-on pas capable de lancer quelque chose qui serait imité ailleurs sur la planète ? »

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