L'économie en 2013 - Du brouillard dans la boule de cristal

En 1996, une économiste du Fonds monétaire international, Paula R. De Masi, a écrit dans un magazine trimestriel de l’organisme que la confection de prévisions était loin de s’être simplifiée depuis les années 1970. Imaginez 17 ans plus tard : la dernière récession a été causée par la finance et continue de faire des ravages aux États-Unis, les gouvernements ici comme ailleurs peinent à revenir à l’équilibre budgétaire, les taux d’intérêt ne peuvent pas descendre davantage, l’Europe chancelle au bord de l’implosion de la zone euro, la Chine vit de profonds changements. Sans évoquer les duels à Washington, comme celui qui vient de se régler in extremis au Congrès américain.


« Prédire au-delà d’un an, c’est extrêmement difficile », laisse tomber Stéfane Marion, économiste en chef à la Financière Banque Nationale… que le magazine Bloomberg Markets a pourtant nommé meilleur prévisionniste canadien en décembre 2011. « C’est un défi extrême, parce que ce n’est pas seulement du cyclique, mais du structurel. […] La conviction qu’on pouvait avoir sur nos prévisions est beaucoup moins grande que dans le passé. »


Une chose au moins est claire : oui, la situation s’améliore à certains égards, mais l’année 2013 ne sera pas un grand cru. Plutôt pessimiste, M. Marion prévoit une croissance canadienne d’à peine 1,3 % - il a récemment révisé à la baisse ses attentes -, tandis que le Mouvement Desjardins la voit plutôt autour de 1,8 %. En ce qui concerne le Québec, ce dernier s’attend à ce que la croissance de 0,8 % en 2012 grimpe à 1,4 % cette année. Au menu : austérité des gouvernements provinciaux et endettement des ménages, lequel atteint des niveaux spectaculaires après la boulimie des dernières années. Le consommateur ayant tout donné, Stéfane Marion dit que l’économie doit impérativement trouver le moyen de miser davantage sur les exportations.


Si cette croissance se matérialise, cela pourrait donner de l’élan au marché de l’emploi. Le taux de chômage, qui se situait à 7,6 % au mois de novembre au Québec, pourrait donc diminuer un peu.

 

Croissance plus soutenue


« La période de faiblesse qui caractérise l’économie du Québec depuis la mi-2011 tarde à faire place à une croissance plus soutenue », ont écrit les spécialistes du Mouvement Desjardins à la fin du mois de décembre. La consommation des ménages est faible, le secteur résidentiel se refroidit, les dépenses gouvernementales font du surplace et les exportations sortent au ralenti, ont-ils souligné. Un point positif : « L’essor des investissements des entreprises est toutefois parvenu à maintenir l’économie à flot jusqu’à l’été. »


A-t-on vu d’aussi gros points d’interrogation au cours des 15 ou 20 dernières années ? « D’un point de vue canadien, j’aurais tendance à dire que non », dit Christopher Ragan, professeur à l’Université McGill spécialisé en macroéconomie et en politique économique. « Nous traversons toujours la reprise d’une récession très différente de celles qu’on a vécues dans les années 1980 et 1990, c’est-à-dire des récessions qui n’ont pas été fondamentalement créées par le secteur financier. Cette reprise est lente, très lente. Tout le monde, institutions comme individus, voudrait réduire son niveau d’endettement. »


L’éléphant dans la pièce, c’est l’Europe. « Il y a de quoi être très pessimiste », ajoute M. Ragan. « Je crois que ça ne s’améliore pas, que les mesures mises en place ne sont pas celles dont l’Europe a besoin, et cela entraîne une énorme incertitude. » Et si le Canada n’est pas aussi lié à l’Europe qu’il l’est aux États-Unis, « le monde est autant lié à l’Europe qu’aux États-Unis », fait-il remarquer. « Et cette incertitude, c’est un facteur de plus qui peut convaincre une entreprise de ne pas agrandir son usine, de ne pas recruter de nouveaux employés, qui peut convaincre les gens que ce n’est pas le moment de partir en voyage à crédit. »


Il y a deux semaines, le Fonds monétaire international a estimé que le Canada, lequel a relativement bien survécu à la crise financière de 2008 et à ses conséquences, ne doit pas prendre à la légère les bouleversements en zone euro.


« Le risque d’une aggravation de la crise de la dette dans la zone euro continue de représenter une menace importante, et il toucherait le Canada par un durcissement des conditions financières et une perte de confiance », a écrit le FMI dans son rapport. « Si ces chocs se propageaient de manière plus générale et réduisaient la demande mondiale, le Canada souffrirait d’un affaiblissement des exportations et d’un repli des cours des matières premières, risque auquel pourrait également contribuer l’apparition de tensions financières dans certains pays émergents. »


En d’autres termes, l’endettement énorme des pays européens, et l’impact concret qu’il a au plan budgétaire et sur les politiques gouvernementales à court et moyen terme, a créé un environnement qui n’est pas « normal », de dire Stéfane Marion. Les gens en ont peu parlé, dit-il, mais « on est passés près d’une crise financière l’été dernier » et une brochette de pays a vu leur structure de taux d’intérêt nominaux devenir négative. En gros, cela veut dire que des pays comme l’Allemagne émettaient des obligations assorties d’un rendement non pas positif, mais négatif. Autrement dit, pour avoir le privilège de détenir de la dette allemande, l’investisseur doit payer. « On ne l’avait pas vu venir. En fait, on a vu plein de choses qu’on ne voit pas normalement. On va continuer d’être en territoire inconnu au cours des prochains trimestres, même des prochaines années. »

 

Longue haleine


À Québec comme à Ottawa, ces prochaines années seront marquées notamment par un effort consistant à redresser les livres. La crise financière ayant nécessité des mesures de stimulation hors-norme, il faut maintenant appliquer le frein. Mais le casse-tête, comme l’a constaté le ministre Nicolas Marceau lors de son budget 2013-2014 déposé hâtivement au mois de novembre, est imposant. « Le processus d’assainissement des finances publiques est un processus de longue haleine, avec une composante politique qui le rend beaucoup plus volatil », dit M. Marion.


Dans les documents du budget, la situation de la zone euro est d’ailleurs classée au premier rang des risques qui pourraient infléchir la croissance économique du Québec. Si les inquiétudes concernant l’intégralité de la zone euro s’exacerbaient, « l’économie du Québec serait affectée, notamment par les exportations et les canaux financiers, alors que l’intérêt accru des investisseurs pour les valeurs refuges, dont les obligations canadiennes, entraînerait une appréciation du dollar », pouvait-on lire.


Parmi les autres risques figuraient une réduction trop rapide du déficit budgétaire américain, une hausse des prix du pétrole et un ralentissement des économies émergentes.


Au final, plusieurs plaques tectoniques sont en plein mouvement. « On est à un point d’inflexion sur toute une panoplie de règles sous-jacentes à l’économie, telle qu’on la connaît depuis les dix dernières années », dit M. Marion. « Avec tout ce qui change, bien malin celui qui pourra dire avec certitude exactement où on s’en va les cinq prochaines années. »

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