Wall Street, la fin d’une époque

La Bourse de New York accueillera probablement certains acteurs du courtage durant encore quelques années, mais il est plus que probable qu’elle devienne un musée à moyen terme.
Photo: archives la presse canadienne La Bourse de New York accueillera probablement certains acteurs du courtage durant encore quelques années, mais il est plus que probable qu’elle devienne un musée à moyen terme.

Paris — L’américain InterContinental Exchange (ICE) va s’emparer de NYSE Euronext pour 8,2 milliards, une opération qui mettra un terme à 200 ans d’indépendance de la Bourse de New York et devrait aboutir à la mise en vente d’Euronext, propriétaire de la Bourse de Paris. La transaction, qui donnera naissance à un mastodonte boursier mondial, a été approuvée à l’unanimité par les conseils d’administration des deux groupes et pourrait être conclue au second semestre 2013 en cas d’accord des autorités et des actionnaires, selon un communiqué commun publié jeudi. Cette opération, si elle réussit, mettra fin à l’indépendance de la Bourse de New York, qui a été créée à la fin du XVIIIe siècle et porte le nom de NYSE depuis 1863.


NYSE Euronext « a étudié attentivement un ensemble d’alternatives stratégiques et a conclu qu’ICE est pour NYSE Euronext le partenaire idéal sur un marché en mutation », selon Jan-Michiel Hessels, président du conseil d’administration de l’opérateur boursier, cité dans le communiqué. Si la transaction va de l’avant comme prévu, les actionnaires de NYSE Euronext posséderont environ 36 % des actions d’ICE. Les opérateurs boursiers doivent s’adapter à un nouveau contexte depuis plusieurs années, aux prises avec l’émergence de plateformes alternatives, l’érosion des volumes d’échanges, l’arrivée des négociations à haute fréquence et de nouvelles réglementations issues des dernières crises.


ICE avait déjà fait une tentative de rachat, en compagnie du Nasdaq, de NYSE Euronext en 2011, une opération qui avait échoué sous la pression du département de la justice américain. De son côté, NYSE Euronext avait vu son projet de fusion avec l’allemand Deutsche Boerse retoqué début 2012 par la Commission européenne pour des raisons de concurrence, notamment sur les produits dérivés. D’autres transactions similaires dans d’autres endroits du globe ont également été bloquées par les autorités de réglementation pour des raisons de concurrence. Ce fut le cas en 2011 pour la tentative de la Bourse de Singapour de mettre la main sur la Bourse d’Australie, pour 8,3 milliards. Au Canada, la Bourse de Londres a également échoué dans sa tentative d’acheter le Groupe TMX, propriétaire de la Bourse de Toronto et du marché des produits dérivés, à Montréal, se heurtant au refus des actionnaires. Maple a finalement repris le tout pour 3,8 milliards, en y intégrant la bourse électronique Alpha.

 

Wall Street conservé


ICE, qui pèse 9 milliards de dollars en Bourse, précise avoir la volonté de conserver la marque NYSE Euronext ainsi que l’immeuble historique à Wall Street. Le groupe préservera par ailleurs NYSE Liffe, la filiale spécialisée dans les produits dérivés à Londres. En outre, les services de compensation (post-marché) de NYSE Liffe et ICE Clear Europe seront fusionnés. Si Wall Street n’a plus qu’une valeur symbolique, les analystes retiennent que NYSE Liffe constitue le coeur de cette transaction.


ICE n’entend en revanche pas conserver Euronext, les marchés boursiers d’Europe continentale qui regroupent la Bourse de Paris, d’Amsterdam, de Bruxelles et de Lisbonne, L’américain prévoit de mettre en vente, via une introduction en Bourse, Euronext, une fois le rachat de NYSE Euronext conclu et si les conditions de marchés et les autorités européennes le permettent, ce qui pourrait renvoyer à 2014. Si cette opération va à son terme, elle marquera la séparation entre NYSE et Euronext, plusieurs années après la création du groupe en 2007.


Situé à Atlanta ICE est spécialisé dans les matières premières et les produits financiers liés aux changes ou aux taux d’intérêt. L’acquisition de NYSE Euronext lui permet de se renforcer dans les échanges de produits dérivés, un marché mondialisé et très concurrentiel dans lequel l’opérateur transatlantique est très présent.

 

Fin du courtage physique


Le rachat de la Bourse de New York, symbole du capitalisme américain, par un spécialiste des marchés dérivés devrait marquer non seulement la perte de son indépendance mais aussi la fin du courtage physique. Que NYSE Euronext se fasse avaler par un spécialiste des marchés dérivés et à terme, qui a bâti sa croissance sur les échanges électroniques, « n’est que la conséquence de ce qu’était devenue la Bourse de New York », constate Gregori Volokhine, de la société d’investissement Meeschaert New York. « Il y a cinq ans, 70 % des actions américaines s’échangeaient sur le parquet, aujourd’hui c’est 20 % », assure l’expert. La salle historique de Wall Street ne vibre plus aux moindres soubresauts du marché, les courtiers abandonnant le parquet les uns après les autres.


L’essor de nouvelles plateformes de courtage, telles Direct Hedge, BATS, ou Tradebook, a accompagné l’effondrement des parts de marché du NYSE. De nombreux acteurs préfèrent désormais se tourner vers des sociétés qui proposent « des frais moins élevés et des temps d’exécution plus rapide » pour passer leurs ordres, a remarqué Mace Blicksilver, de Marblehead Asset Management.


« C’est un peu triste de voir ce qui fut la première place boursière au monde être vendue à un prix assez bas par rapport à sa valeur historique », a regretté Harvey Pitt, ancien président du gendarme boursier au début des années 2000 et désormais directeur de la société de conseils Kalorama, sur la chaîne d’informations financière CNBC. « Mais cela traduit le fait que le courtage d’actions n’est plus un secteur d’avenir. Le futur appartient aux dérivés et aux marchés à terme », a-t-il ajouté.


« Le parquet du NYSE deviendra un endroit où il y a des caméras de télévision, et plus vraiment d’activité », pour arriver « au même modèle que la Bourse de Paris », prédit M. Volokhine. La salle mythique de Wall Street accueillera probablement encore pendant quelques années certains acteurs du monde financier, renchérit Peter Cardillo, de la société d’investissement Rockwell Global Capital. Mais « elle va peu à peu se transformer en musée ».


 

Avec Associated Press et Canadian Press