Polémique au sujet de la productivité au Canada

Le Canada est loin d’être le cancre que l’on dit en matière de productivité, concluent des chercheurs.

Le phénomène est considéré comme l’un des problèmes les plus persistants et les plus dommageables pour l’économie canadienne. À en croire les chiffres officiels de Statistique Canada, la productivité multifactorielle des entreprises privées au pays n’a augmenté, au total, que de 15 % en 50 ans. Pire, elle aurait même reculé de 3 % depuis 1977.


Les économistes Erwin Diewert et Emily Yu ont refait autrement ces calculs et sont arrivés à une tout autre conclusion. Selon eux, l’augmentation de la productivité au Canada depuis 1961 n’a pas été de 0,28 % par année en moyenne, comme l’affirment les statistiques officielles, mais d’un taux « raisonnablement satisfaisant » de 1 % par année pour une progression totale en 50 ans, non pas de 15 %, mais de 67 %.


Respectivement professeur réputé de l’Université de la Colombie-Britannique et économiste au ministère canadien des Affaires étrangères et du Commerce international, Diewert et Yu présentent le résultat de leur recherche dans l’édition automnale de la revue International Productivity Monitor lancée mercredi par le Centre d’étude des niveaux de vie d’Ottawa. Ils attribuent l’écart entre leurs résultats et ceux de Statistique Canada à différents facteurs de nature méthodologique, dont, notamment, l’évaluation de la valeur des équipements, des terrains, des bâtiments, des ordinateurs et des autres coûts d’utilisation du capital qui entrent dans la production de biens et services par les entreprises.


Réponse de Statistique Canada


L’étude de Diewert et Yu est immédiatement suivie, dans la revue, par une réponse de Statistique Canada. L’économiste Wulong Gu y souligne notamment que leurs calculs ne s’appuient que sur des données agrégées alors que ceux de l’agence fédérale se basent sur des données détaillées issues de chaque sous-secteur industriel canadien. Il ajoute que la méthodologie employée par StatCan s’inspire des meilleures pratiques dans le domaine et qu’elle cherche à se coller autant que possible à ce qui se fait dans d’autres pays développés, notamment aux États-Unis, afin de permettre des comparaisons.


Diewert et Yu admettent, dans une réponse à cette réplique, qu’ils auraient aimé avoir accès à des données aussi détaillées que celles de Statistique Canada, mais ajoutent qu’encore faut-il que ces données soient « exactes ». Or cette histoire de recul de la productivité depuis 1977, malgré 30 années d’innovation technologique, devrait nous mettre la puce à l’oreille et nous amener à soupçonner que quelque chose cloche.


Au coeur de la richesse des nations


La productivité multifactorielle correspond au degré d’efficacité d’une économie dans l’utilisation de la main-d’oeuvre et du capital. Son calcul requiert la prise en compte d’une multitude d’intrants auxquels on doit attribuer un coût afin de pouvoir le comparer à la valeur nette de ce qui a été produit à la fin. Dans ce cas-ci, l’un des principaux problèmes rencontrés est d’arriver à suivre les variations de certains coûts, des nouvelles technologies ou des terrains par exemple, mais aussi d’attribuer, à tous ces investissements, les bons taux de dépréciation.


« Il n’existe toujours pas de méthode unique qui constituerait la norme internationale en la matière », observe dans un autre article Paul Schreyer, statisticien à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Il est vrai que le Canada, les États-Unis et l’Australie ont des approches très similaires, mais les Pays-Bas, la Corée ou encore l’OCDE ont emprunté une autre voie, par exemple. « Il faut faire preuve de pragmatisme. »


Sujet d’actualité


Ce sont des calculs extrêmement complexes cherchant à évaluer des tendances fines et où le moindre écart peut finir par complètement fausser le portrait d’une situation, remarquent le statisticien américain Michael Harper et une consoeur de l’Université d’Alberta, Alice Nakamura, dans un autre article encore. Ces derniers ne peuvent pas s’empêcher de remarquer que le portrait canadien de Diewert et Yu se rapproche beaucoup plus des tendances observées aux États-Unis que celui de Statistique Canada, ce qui serait assez normal compte tenu de la grande proximité des deux économies.


Ils notent également que les autorités américaines ont pris le parti de rendre leurs chiffres et leurs calculs les plus transparents possible afin de pouvoir être avisées le plus rapidement possible du moindre problème. Le Canada aurait tout intérêt à faire de même, selon eux.


La question apparaît particulièrement d’actualité, alors que les gouvernements sont en pleine remise en cause de toutes leurs politiques d’encouragement à la productivité, observent Harper et Nakamura. Elle l’est aussi parce que Statistique Canada aura probablement besoin de plus de ressources pour mieux faire son travail et que le gouvernement fédéral semble plutôt vouloir lui couper les vivres, ajoutent Diewert et Yu.