Risque d’engorgement coûteux du pétrole canadien

Trois banques ont, coup sur coup, sonné l’alarme pétrolière et estimé que le Canada se dirige vers un engorgement de la capacité de transport de ses oléoducs. En l’absence de nouveaux pipelines et de nouveaux tracés pour le réseau, le pétrole canadien continuera de se vendre au rabais, privant l’économie d’importantes retombées financières.

Dans son rapport rendu public lundi, les analystes de la TD vont jusqu’à élever l’expansion de la capacité des oléoducs au rang de « priorité nationale ». L’actuelle production dans l’Ouest canadien, combinée à l’augmentation de la production domestique aux États-Unis, pousse l’industrie à se heurter de plein fouet aux contraintes liées à la capacité restreinte des pipelines et des raffineries existantes. La banque Nomura ajoute à l’observation une configuration déficiente du réseau actuel. Le pétrole de l’Alberta et celui du golfe du Mexique étant dirigés vers les mêmes raffineries du Midwest américain et d’Oklahoma, la concentration d’or noir dans cette région, greffée à la hausse de la production d’hydrocarbures aux États-Unis, crée une situation d’offre excédentaire sur ces marchés forçant le pétrole canadien à se vendre au rabais, ont estimé la semaine dernière les analystes de Nomura.


Marchés mondiaux CIBC acquiesce. Même si les projets d’expansion en cours ajouteront environ 750 000 barils par jour à la capacité, « cela ne suffira pas pour éliminer l’escompte sur le prix obtenu par les producteurs pétroliers canadiens ». Selon le rapport signé par l’analyste Andrew Potter, de la Banque CIBC, les nouveaux tracés ne font que déplacer la surabondance du Midwest vers la cote du golfe du Mexique. Nomura a également indiqué, mercredi dernier, que le pétrole albertain se vendait à un peu moins de 50 $US le baril, contre 87 $US le baril pour la qualité de référence Western Texas Intermediate (WTI), et 110 $US le baril pour le Brent de la mer du Nord. « S’il est normal que le Brent se vende 10 à 15 $US plus cher que le WTI en raison de sa qualité supérieure, le prix du pétrole albertain reste néanmoins trop bas par rapport à son équivalent texan », a conclu l’économiste de Nomura. Le Canada se priverait ainsi, chaque mois, de revenus de quelque 2,5 milliards.

 

Escompte


La CIBC estime pour sa part que les projets d’oléoducs en cours vont, tout au plus, abaisser légèrement l’escompte. Mais l’écart entre le Brent et le WTI demeurera autour de 10 $US le baril. Et si la capacité de transport par pipeline provenant de l’Ouest canadien est adéquate à court terme, la croissance de l’offre étant ce qu’elle est, cette capacité « devrait être saturée d’ici 2014 », a renchéri Andrew Potter. Il existe pourtant des projets d’expansion de 2,9 millions de barils par jour depuis l’Ouest canadien, mais l’analyste n’accorde qu’une probabilité de 50 % que les plus gros de ces projets voient le jour avant la fin de la décennie en raison de l’incertitude politique grandissante. Même constat pour le projet de conversion du gazoduc de TransCanada ou d’inversion du pipeline d’Enbridge, qui risquent d’« engendrer des protestations politiques au Québec ».


Les analystes de ces banques sont toutefois unanimes face au besoin d’installer beaucoup de capacités supplémentaires, rapidement, et vers de nouvelles destinations. Ne serait-ce que pour éviter « le coût d’opportunité lié au blocage de plus d’un million de barils par jour de croissance potentielle de pétrole brut », dit la CIBC. Et « il faut envoyer cette offre supplémentaire là où la demande se trouve », a renchéri Nomura. « Vers l’Ontario et le Québec, ou vers la côte du Pacifique, via la Colombie-Britannique ».


La TD est plus nuancée. La banque recense quatre grands marchés pour le pétrole canadien, à savoir l’Asie, par la côte ouest, les États du Golfe, le Québec ou les provinces de l’Atlantique. La côte ouest demeure toutefois l’endroit de prédilection en raison de la faible distance et de l’accès qu’elle offre au lucratif marché des pays de l’Asie-Pacifique. La TD évalue que le coût de transport vers la côte ouest se chiffrerait autour de 3 $ le baril, comparativement à 5 $ le baril vers Montréal, sous le jeu de l’inversion du pipeline d’Enbridge, ou de 7 $ vers la côte du Golfe, par l’intermédiaire de projets tel celui de Keystone XL, proposé par TransCanada.