Quel avenir pour la filière du gaz?

Malgré l’importante controverse entourant l’exploitation éventuelle du gaz de schiste au Québec, l’industrie n’en démord pas. Son principal porte-parole, Lucien Bouchard, a d’ailleurs fait valoir cette semaine que la province devra inévitablement se tourner vers cette ressource puisque celle-ci représente, selon lui, la transition « par excellence » vers les énergies plus propres. Les groupes environnementaux estiment au contraire que le recours accru au gaz non conventionnel ne peut que retarder un virage vert plus que jamais nécessaire pour éviter la catastrophe climatique.

Le président de l’Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), Lucien Bouchard, l’a dit sans détour : la planète vit présentement un véritable « âge d’or » du gaz naturel, une période d’abondance et de bas prix qui s’appuie de plus en plus sur l’exploitation des réserves de gaz de schiste. Une bonne nouvelle, selon lui, puisque cette ressource permettrait de réduire les émissions de gaz à effet de serre en remplaçant d’autres énergies fossiles plus polluantes.

 

« L’occasion est belle de bonifier le bilan environnemental, non pas seulement au Québec et au Canada, mais dans le monde entier, a soutenu mardi M. Bouchard devant un parterre de membres de l’APGQ réunis dans un hôtel de Montréal. Le gaz naturel est l’énergie de transition par excellence, en attendant qu’on développe des sources d’énergie réellement alternatives. C’est la plus écologique des énergies courantes et la plus conforme aux impératifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Si la prise de conscience écologique s’intensifie, la tendance sera forte pour augmenter encore plus qu’on ne le prévoit aujourd’hui l’utilisation du gaz naturel. Il n’y a pas d’autre source d’énergie qui puisse présentement combler les besoins énergétiques grandissants tout en limitant la croissance des émissions de gaz à effet de serre. »

 

En plus de jouer la carte environnementale, le personnage le plus en vue du lobby des énergies fossiles a insisté sur l’essor fulgurant que prend le gaz naturel dans le paysage énergétique planétaire. En fait, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le gaz est la seule source fossile qui prendra de plus en plus de place au cours des prochaines années, passant de 23 % de la consommation mondiale en 2009 à 35 % en 2030. « Des pays comme le Japon et la Chine devront importer des quantités massives de gaz naturel liquéfié », a précisé M. Bouchard. Les pays émergents devraient accaparer une bonne partie de ce gaz. En Inde, on prévoit que la consommation sera multipliée par trois d’ici 20 ans.

 

Et l’engouement pour l’exploitation du gaz de schiste est tel aux États-Unis que le pays pourrait bien devenir d’ici quelques années le deuxième exportateur mondial, derrière la Russie. Chez nos voisins, où des dizaines de milliers de puits ont été forés et fracturés, le « shale gas » représente déjà 26 % de la production nationale. Cette proportion devrait dépasser les 50 % d’ici 20 ans. Le président Barack Obama ne cache d’ailleurs pas son intention de favoriser le développement du secteur.

 

Dans ce contexte, Lucien Bouchard estime que le Québec devra ouvrir le sous-sol des basses-terres du Saint-Laurent aux entreprises qui veulent exploiter le gaz au profit de leurs actionnaires. « Sommes-nous tellement riches que nous puissions lever le nez sur une richesse dont la nature nous a heureusement pourvus ? », a-t-il demandé cette semaine. Le gaz naturel compte pour 12 % de la consommation énergétique de la province. Rappelant que le mazout pèse plus lourd dans le bilan, il s’est dit convaincu que le gaz québécois pourrait constituer un bon substitut.

 

L’ancien premier ministre a du même coup affirmé que nous importons déjà du gaz non conventionnel. « Une partie significative du gaz consommé par les Québécois, on parle de 30 %, est du gaz de schiste acheminé de l’Ouest canadien sans que personne puisse constater de différence. Mais puisqu’il est produit ailleurs, on peut le consommer sans vergogne. » Des chiffres contestés par l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique. « M. Bouchard sème la confusion quand il déforme les chiffres en parlant de 30 % d’intégration du gaz de schiste en provenance de l’Ouest alors que l’Office national de l’énergie parle plutôt de 4 %. Le site de l’industrie Gaz naturel canadien mentionne même que la production à grande échelle n’est pas encore une réalité au Canada », a expliqué son président, André Bélisle. Difficile, en fait, de connaître le taux exact. Gaz Métro ne le connaît pas.

 

Oui et non

 

L’exploitation du gaz de schiste québécois pourrait effectivement constituer une bonne option énergétique, estime Pierre-Olivier Pineau, spécialiste des politiques énergétiques et professeur à HEC Montréal. À condition toutefois de s’assurer de la sécurité environnementale de l’exploitation, que l’État ne subventionne pas le secteur, mais aussi qu’on se dote d’un véritable plan de réduction des émissions des gaz à effet de serre (GES). Et ce plan ne peut passer que par une réduction de notre consommation effrénée d’énergie. À lui seul, le secteur des transports est responsable de plus de 40 % des émissions de GES. Un secteur où le gaz naturel ne sera pas appelé à jouer un rôle important au cours des prochaines années.

 

Les groupes environnementaux appellent au contraire à tourner le dos à cette filière. Le porte-parole d’Équiterre, Steven Guilbeault, rejette l’idée voulant que le gaz de schiste constitue une énergie de « transition » vers des sources plus « propres ». Citant l’AIE, il a rappelé que l’organisme a déjà reconnu que les investissements massifs dans le gaz de schiste avaient plutôt tendance à ralentir ceux nécessaires pour développer le secteur des énergies renouvelables. « Si on met beaucoup d’argent pour développer le gaz de schiste, c’est de l’argent qu’on ne peut pas mettre dans les énergies propres ou utiliser pour améliorer notre efficacité énergétique. Les investissements dans le secteur de l’énergie ne sont pas un puits sans fond, notamment dans un contexte d’incertitudes économiques mondiales. »

 

« Ces investissements nous enferment également dans un système énergétique toujours basé sur les combustibles fossiles émetteurs de gaz à effet de serre », a-t-il ajouté. Un phénomène qui risque d’affecter le Québec si le gouvernement donne son aval à l’exploitation des hydrocarbures. Sans oublier les risques environnementaux qui restent à préciser.

 

M. Guilbeault ne croit pas non plus à la possibilité de lutter efficacement contre les changements climatiques en recourant davantage à une source d’énergie fossile. « L’exploitation du gaz de schiste ne permet pas vraiment de réduire les émissions de GES. Il y a aussi tout un débat sur le bilan carbone des gaz de schiste, et ce, même par rapport au charbon. Oui, le gaz naturel est plus propre d’un point de vue de bilan atmosphérique. Mais d’un point de vue de réduction des GES, ce n’est pas la panacée. Et ce n’est certainement pas ce dont nous avons besoin pour nous diriger vers une réduction des émissions. »

 

Une étude publiée plus tôt cette année par la National Oceanic and Atmospheric Administration des États-Unis et l’Université de Boulder au Colorado concluait même que les émissions de gaz de schiste sont deux fois plus importantes que ce que rapporte cette industrie, au point d’équivaloir à celles du charbon, le pire combustible fossile pour le climat planétaire.

3 commentaires
  • Pierre-Antoine Ferron - Inscrit 27 octobre 2012 08 h 44

    Encore?

    Bonjour,
    L'industrie des hydrocarbures ne désistera pas! La logique, le droit et la nécessité est de son coté. Renseignez vous vous arriverez à la même conclusion. Vous pouvez changer d'idée, comme M. Bouchard l'a fait.
    Merci

  • Claude Smith - Abonné 27 octobre 2012 10 h 06

    Énergie d transition ?

    Quand on se souvient comment le pétrole s'y est pris pour freiner la recherche et l'exploitation de l'énergie électrique dans le domaine de l'automobile, je crains que le gaz naturel produise le même effet en ce qui a trait à l'utilisation des énergies renouvelables comme la biométhanisation.

    Claude Smith

  • Jacques Morissette - Inscrit 27 octobre 2012 14 h 28

    Lucien Bouchard et SON gaz de schiste.

    Depuis quelque temps, Lucien Bouchard fait des sorties de plus en plus souvent pour défendre SON gaz de schiste, peut-être depuis que le PQ est au pouvoir? Les Libéraux étaient peut-être plus sympathiques au gaz de schiste, subjectivement. Lucien Bouchard devait connaître ce secret de polichinelle.

    En effet, j'ai l'impression que le groupe des minières du gaz de schiste sentaient bien plus de capital de sympathie du temps des Libéraux de Jean Charest au pouvoir. Avec le PQ à présent au pouvoir, ils se sentent peut-être fortement à contre-courant des valeurs environnementales que le PQ défend.

    Comme citoyen, je me sens beaucoup mieux protégé par le PQ concernant l'environnement. L'économie ne va jamais bien loin quand on ne fait que tenir compte de ses principes uniquement, sans prendre en considération le reste. C'est comme de manger un repas où il n'y aurait qu'un aliment dans l'assiette.