Pour l’intercoopération

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Le cloisonnement des aires d’abattage et l’assainissement de l’eau potable ont réduit les sources de maladie à Katmandou, au Népal.
Photo: Centre de recherches pour le développement international Le cloisonnement des aires d’abattage et l’assainissement de l’eau potable ont réduit les sources de maladie à Katmandou, au Népal.

Ce texte fait partie du cahier spécial Coopératives-Sommet international

Les coopératives doivent abandonner leur tendance à travailler de manière isolée les unes des autres, considère Louis Favreau, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités.

«L’intercoopération dans le mouvement coopératif, c’est fondamentalement la lutte contre la dépendance économique. On ne le dit pas assez », s’exclame Louis Favreau. Selon lui, cette démarche, où les coopératives s’épaulent entre elles, peut réussir à créer « un tissu social économique » aux niveaux local, national, voire international. Or, traditionnellement, les coopératives ont tendance à se concentrer sur leurs préoccupations, leurs services, leur localité. Bref, le mouvement est souvent décentralisé. Or l’intercoopération a engendré des histoires à succès dont la majorité des coopératives devraient s’inspirer.

 

Intercoopération


L’une des expériences les plus époustouflantes demeure celle des coopératives sociales en Italie. « Ça, c’est de l’intercoopération maximum », commente Louis Favreau. Un fonds mutuel a été créé pour soutenir le développement des coopératives. Ce fonds se garnit à l’aide de cotisations obligatoires, prélevées sur un infime pourcentage des bénéfices de toutes les coopératives du pays. « C’est complètement novateur, parce que l’intercoopération se réalise à grande échelle. Et c’est ce fonds qui a alimenté les nouveaux développements dans le secteur qu’on a appelé les coopératives sociales, c’est-à-dire dans les secteurs de réinsertion socioéconomique. »


À une échelle encore plus macroéconomique, la solidarité internationale avec les pays du Sud pourrait donner un levier semblable, envisage-t-il, alors qu’en ce moment l’appui au développement des coopératives dans les pays en développement s’avère tout autant décentralisé.


L’idée d’un fonds international du développement coopératif émerge de plus en plus et M. Favreau croit que le concept sera souligné lors du sommet de Québec. « Si on reprend l’expérience italienne et qu’on l’applique au niveau international, avec un fonds de développement des coopératives dont l’ACI serait le leader, ce serait le mouvement lui-même qui contrôlerait les activités », soulève-t-il, alors qu’en ce moment l’aide internationale est dictée par d’autres bailleurs de fonds. Ici, c’est l’Agence canadienne de développement international (ACDI) qui subventionne l’essentiel de ces démarches, depuis peu par le biais d’appels de projets controversés. « Avec l’appui des grandes coopératives agricoles et financières comme source de financement de départ, on pourrait ensuite aller chercher de l’argent au Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ou à la Banque mondiale. Là, on se retrouverait avec des capacités porteuses extraordinaires. »


L’intercoopération ne répond pas qu’à une demande financière, mais aussi à un besoin d’accompagnement. « On ne naît pas avec l’idée de développer une entreprise coopérative. Ça se développe avec une culture d’entreprise un peu particulière, qu’il faut connaître et maîtriser. »


Maillage


À l’intérieur même des pays en développement, les organisations de coopération internationale telles que Socodevi et Développement international Desjardins (DID) travaillent à améliorer le maillage entre les coopératives de proximité. « Le travail de concertation, de fédérer, de sortir chaque coopérative de l’isolement, c’est un défi majeur de l’intercoopération Nord-Sud. C’est un message qui n’est pas imposé, mais c’est un message éducatif, qui ressort des échanges qu’ils ont avec les coopératives du Sud », explique celui qui juge que la décentralisation constitue souvent « la maladie infantile du mouvement coopératif ». L’un des principaux obstacles à l’intercoopération réside dans la concurrence qui peut naître entre des coopératives. La sensibilisation des membres aux retombées potentielles de cette démarche pour les collectivités se révèle donc être une tâche considérable.


« Si on a une centaine de coopératives forestières dans un pays, mais qu’elles ne se parlent pas, qu’elles ne se tiennent pas ensemble et qu’elles ne se rencontrent jamais, elles vont commercialiser leurs produits de façon isolée et elles vont elles-mêmes casser leur capacité d’entrer avec force sur le marché. »


En compagnie d’Ernesto Molina, Louis Favreau a réalisé une recherche sur les activités de Socodevi. Il cite en exemple l’appui apporté simultanément aux producteurs de cacao dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest, soit la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Liberia et le Nigeria. Cette échelle d’intervention transnationale a permis de structurer un meilleur rapport de force pour ces coopératives agricoles. « Ça permet d’obtenir un meilleur poids dans les négociations avec les multinationales qui veulent avoir le cacao pour le transformer en chocolat », précise-t-il.

 

Le Nord et le Sud


Dans certains cas, comme dans la région andine de l’Amérique latine, les coopératives agricoles ou d’artisanat se concertent en un réseau Sud-Sud pour éviter de reproduire dans le commerce équitable le lien de dépendance Nord-Sud entretenu dans l’économie traditionnelle.


Reste que Louis Favreau ne met pas de lunettes roses lorsqu’il analyse l’intercoopération Nord-Sud. Il ne doute pas qu’il y aura des débats lors du forum auquel il participera à ce sujet, dans le cadre du Sommet des coopératives de Québec. « Arrêtons de nous raconter des histoires comme quoi tout le monde s’entend, qu’on soit du Sud ou du Nord, parce qu’on est toutes des coopératives avec de belles déclarations de principes communs et des valeurs communes. »


À la suite de ses recherches et observations de terrain sur les partenariats internationaux, l’un de ses premiers constats concerne la difficulté d’établir un dialogue interculturel. Aussi, il souligne que nos règles du jeu au sujet du professionnalisme ne sont pas les mêmes au Burkina Faso, au Québec et au Pérou. La reddition de comptes n’est pas perçue ou considérée de la même façon d’un pays à l’autre, alors que les organismes de coopération internationale comme Socodevi et DID ont des comptes à rendre à leurs coopératives membres ou à l’ACDI. « Un autre point qui est difficile, c’est ce que j’appelle l’incertaine réciprocité, c’est-à-dire qu’il y a toujours dans les rapports Nord-Sud, même si c’est entre coopératives, des conditions qui sont tacites. » Il envisage aussi une sérieuse discussion au sujet de cette idée de fédérer le mouvement, qui suscite son lot de craintes. Mais, dans le mouvement coopératif, les débats sont généralement respectueux et les idées cheminent, remarque Louis Favreau. « Les gens ont une capacité d’écoute. Ce qui m’a toujours frappé dans le mouvement coopératif par rapport à d’autres, c’est que le niveau de démocratie est très élevé. »


Louis Favreau, lors de sa présentation au Sommet des coopératives, le 10 octobre prochain, signale qu’il confrontera aussi le mouvement coopératif à l’un de ses points faibles : sa faible capacité d’entrer en relations avec d’autres mouvements, tels que les mouvements écologiste et syndical, lorsqu’ils ont des objectifs communs.



Collaborateur

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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