Portrait - L’émotion au gallon


	Claude Brosseau, directeur principal de Marques diversifiées de Sico-AkzoNobel pour le Canada, travaille chez Sico depuis 1991.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
Claude Brosseau, directeur principal de Marques diversifiées de Sico-AkzoNobel pour le Canada, travaille chez Sico depuis 1991.

Parmi les fleurons de l’industrie québécoise, il y a certainement eu Sico, qui célèbre cette année son 75e anniversaire. Cette entreprise fut fondée en 1937 par deux modestes entrepreneurs ayant pour tout capital moins de 1500 $, et cela, dans le contexte d’une économie fortement ébranlée par la crise de 1929. Fabricant de peintures décoratives, Sico n’a jamais cessé de grandir, pour devenir leader dans le marché québécois dans les années 1970 et ensuite s’étendre à la grandeur du Canada. Un virage majeur a toutefois été pris en 2006, quand Sico fut acquise par AkzoNobel, le plus important fabricant de peintures architecturales au monde.

Sico inc. n’existe plus, mais la marque Sico et plusieurs autres produits de peinture sont toujours là, ainsi que la plupart des employés en poste avant la transaction.


Claude Brosseau, directeur principal de Marques diversifiées de Sico-AkzoNobel pour le Canada, travaille chez Sico depuis 1991. Il a été directeur général, puis vice-président aux ventes et marketing jusqu’en 2008. Il a donc vécu de près l’acquisition de cette entreprise québécoise par une multinationale néerlandaise. Comment cela s’est-il passé ? C’est AkzoNobel qui, en 2005, a amicalement manifesté son intérêt pour Sico. Puis une offre alléchante de plus de 40 % de la valeur des actions au marché fut présentée et acceptée très majoritairement par les actionnaires, qui encaissèrent globalement 288 millions.


Sico s’ajoutait à d’autres actifs que la multinationale détenait déjà au Canada dans des secteurs comme les pâtes et papiers et la chimie, mais absente des peintures décoratives, bien que celles-ci constituassent un créneau très fort pour elle ailleurs, particulièrement en Europe. AkzoNobel Canada a en outre fait l’acquisition en 2007 de la firme britannique Imperial Chemicals Industries, qui détenait au Canada des marques de peinture importantes, comme C-I-L et Gliden, lesquelles furent fusionnées avec Sico, dont la taille a alors presque doublé.


« Tout cela n’a rien changé pour les employés et le public. Le lien émotif reste », mentionne M. Brosseau à propos de ce qu’est devenue Sico, qui compte désormais 1500 employés à travers le Canada, trois usines, dont celle de Beauport, qui fut à l’origine de l’entreprise. Les deux autres se trouvent à Toronto et à Vancouver. Il y a aussi quatre centres de distribution et plus de 220 magasins lui appartenant.


Pour sa part, M. Brosseau a pour responsabilité de maintenir les relations avec un très grand nombre de magasins de détail à travers le Canada, y compris des groupes comme DMR et Rona. Ce dernier entretient des liens d’affaires importants avec Sico depuis longtemps. Les deux groupes se sont aidés à conquérir le marché hors Québec. On comprend alors que l’offre hostile d’acquisition qui frappe maintenant Rona ne laisse personne indifférent chez Sico, mais sans qu’on plonge dans le débat en cours. Par ailleurs, une autre unité d’affaires, dont le directeur est à Toronto, s’occupe des 220 magasins et deux autres importants clients, Wal-Mart et Home Depot, qui ont des ententes spécifiques.


AkzoNobel Canada est devenue le plus important joueur dans ce pays. Le chiffre d’affaires demeure confidentiel : « Ce n’est pas 50 % du marché, mais un pourcentage substantiel », mentionne M. Brosseau, en notant que le marché total des peintures décoratives et produits connexes (scellants, adhésifs, anticorrosion et protection du bois) totalise 1,5 milliard.


Pour donner une idée approximative de la part d’AkzoNobel dans ce marché, on peut rappeler que le chiffre d’affaires de Sico au moment de l’acquisition en 2006 était de 300 millions. Depuis, la taille de l’entreprise a presque doublé, ce à quoi il faut ajouter la croissance du marché lui-même. À l’oeil, on pourrait sans doute situer ses ventes canadiennes à environ 700 millions. L’industrie de fabrication de peinture a vécu au fil des ans un important courant de consolidation. Par exemple, il reste au Canada un petit noyau d’une demi-douzaine de concurrents qui sont pour la plupart des sociétés mondiales, parmi lesquelles il y a deux grands noms américains, Sherwin-Williams et Benjamin Moore.

 

Une histoire prestigieuse


Pour sa part, AkzoNobel est le résultat d’une évolution historique impressionnante. Son origine remonte à 1646 en Suède, sous le nom de Bofors Forge. Dans son arbre généalogique, on retrouve Alfred Nobel, qui en 1895 avait fondé en Suède une entreprise pour produire du chlore et des alcalis. Eka Chemicals est devenue par la suite une filiale d’AkzoNobel, spécialisée dans la pâte à papier.


En 2011, AkzoNobel déclarait des revenus de 15,7 milliards d’euros, soit environ 18,3 milliards au taux de change actuel. Ses revenus proviennent à 50 % du marché européen, à 32 % des Amériques et à 18 % de l’Asie-Pacifique. Son objectif est d’avoir des ventes de trois milliards d’euros en Chine en 2015. Elle compte maintenant près de 16 000 employés. Elle attache une grande importance à l’innovation, particulièrement dans le courant actuel de protection de l’environnement. L’an passé, elle consacrait 356 millions d’euros à des activités de recherche et développement.


Selon M. Brosseau, le changement de propriété n’arrête pas l’ancienne Sico de poursuivre la mission qui a toujours été la sienne. « Il est important de continuer à concevoir des produits innovants pour les besoins locaux », dit M. Brosseau. Il en veut pour preuve la création le printemps dernier d’un nouveau centre de recherche ultramoderne installé tout près du bureau principal dans le parc industriel de Longueuil et qui emploie près de 50 chimistes et techniciens. Il souligne que la multinationale a des laboratoires centraux aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne qui se spécialisent dans la recherche de pointe, dont les résultats sont partagés avec les laboratoires régionaux, dont celui de Longueuil, pour en faire les adaptations, selon les exigences du climat et des préférences des consommateurs. Au demeurant, il arrive également que de nouvelles idées émanant des équipes régionales soient reprises par d’autres usines du groupe.


En fait, cette multinationale au fonctionnement très décentralisé compte cinq grandes divisions, dont celle des peintures décoratives ; elle est subdivisée en territoires géographiques, notamment un pour l’Amérique du Nord, ce qui explique que le patron de M. Brosseau et de son collègue de Toronto ait son bureau à Cleveland, aux États-Unis.


Étonnamment, l’acquisition de Sico par AkzoNobel n’a amené ici aucun cadre supérieur de la société mère, dont le siège social est à Amsterdam. Tout au plus, le patron de Cleveland effectuera quelques voyages par année en Europe. « Il n’y a aucun Néerlandais ici. C’est moi qui suis le patron pour le détail. Six ans plus tard, ce sont toujours des gens locaux qui sont en poste », affirme M. Brosseau. Il y a quand même beaucoup de synergie et de communications. AkzoNobel a un système de « télé-présence » extrêmement efficace qui permet de tenir des réunions à distance en tout temps avec des écrans qui permettent de voir tous les intervenants présents.

 

Préoccupations environnementales


L’aspect environnemental est devenu une préoccupation majeure de cette multinationale. Localement, les gens de Sico travaillent de concert avec Recyc-Québec pour la récupération des résidus de peinture. M. Brosseau siège lui-même au conseil d’administration d’Éco-peinture et soutient que la récupération des peintures, qu’on envoyait dans le système d’égout auparavant, est aujourd’hui un succès. Désormais, chez AkzoNobel, l’effort de recherche porte sur l’empreinte de carbone à toutes les étapes d’un produit, depuis sa conception jusqu’à la fin de sa vie utile.


En 2010, le gouvernement fédéral a adopté une réglementation interdisant l’usage de peintures « à l’huile ». Les fabricants en sont maintenant à écouler leurs derniers gallons de ces peintures, puisque la tolérance à ce sujet prend fin en ce mois de septembre 2012. Les peintures auront donc réussi à éviter les assauts des groupes écologistes. M. Brosseau se montre optimiste pour l’avenir : « La peinture, qui fait toujours l’objet d’une forte demande, demeure la façon la plus économique de créer un nouveau décor et de mettre de la vie dans une maison. Au Canada, depuis 20 ans, dans un marché mature, la vente de gallons de peinture a augmenté en moyenne de 1 % par année. »

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