Toutes ces liquidités qui circulent en vase clos

Avec ces gouvernements qui coupent et ces consommateurs canadiens surendettés, Mark Carney aimerait bien voir les entreprises prendre la relève en soutien à l’activité économique. Le gouverneur de la Banque du Canada a invité cette semaine les entreprises à mettre au travail leurs abondantes liquidités oisives ou à les redistribuer à leurs actionnaires, qui, eux, sauraient en faire un usage plus productif. Vraiment ?

Le Congrès du travail du Canada (CTC) n’a pas été sans inspirer M. Carney. Dénonçant les réductions d’impôt offertes aux entreprises sous le gouvernement Harper, le CTC soutient que « les grandes entreprises ne créent pas d’emplois, n’investissent pas dans l’équipement ou la machinerie ni dans le développement professionnel. Ce que les entreprises font, c’est accumuler des liquidités, verser des dividendes accrus aux actionnaires et augmenter la rémunération des p.-d.g. ». Selon l’étude, les grandes entreprises canadiennes sont assises sur 500 milliards de dollars de liquidités accumulées. De l’« argent mort », dénonce Mark Carney. Le premier ministre Stephen Harper avait déjà évoqué qu’il y avait « de l’argent sur les lignes de côté » dont l’économie réelle aurait bien besoin.

L’économiste en chef de la Banque Nationale, Stéfane Marion, a également mesuré que les liquidités au sein des entreprises atteignaient un niveau record, à plus de 14 % de l’actif. Aux États-Unis, un analyste de la Banque Royale avait chiffré l’encaisse des entreprises à 1910 milliards en mars dernier, un record. À cette montagne d’argent se greffe un ratio dividende/bénéfice à un creux historique. Donc beaucoup de liquidités stagnantes.

Mais qu’en serait-il si tout cet argent se retrouvait entre les mains des actionnaires ? S’inspirant des statistiques de l’industrie des fonds d’Investissement, Stéfane Marion observe que 85 % des dividendes versés sont réinvestis. Pour des raisons d’imposition du dividende, d’aversion au risque ou de constitution d’un patrimoine retraite, ces dividendes demeurent dans les portefeuilles plutôt que d’être redirigés vers l’économie réelle. Au demeurant, avec l’endettement record des Canadiens, on peut très bien imaginer que tout accroissement du versement de dividende servirait essentiellement à atténuer ce fardeau de la dette.

Faisant face à une conjoncture économique plutôt chancelante et oeuvrant dans un environnement de faibles taux d’intérêt, les entreprises ont retenu de la crise de 2008 l’importance de se doter d’un coussin de liquidités pour faire face à un choc. Et devant une activité économique plutôt anémique, nombre d’entre elles estiment que le meilleur investissement réside dans l’achat de leurs propres actions sur le marché. S’ajoute une valorisation boursière plutôt faible, avec des ratios cours/bénéfice revenu à leur niveau de 1989, qui rendent le jeu des acquisitions plus attrayant que l’investissement réel dans l’essor de ses activités de base. Dans son dernier rapport trimestriel, la firme PwC a fait ressortir que les entreprises canadiennes avaient effectué des acquisitions de 21,8 milliards à l’étranger au deuxième trimestre, soit la plus forte progression à ce jour. De cette somme, 15,1 milliards ont pris la forme d’acquisitions en Europe, soit un sommet depuis la crise de 2008. « Les entreprises canadiennes combattent la faible croissance intérieure par des acquisitions à l’étranger », a commenté PwC. Évidemment, ce jeu de fusions et d’acquisitions n’a pas d’effet immédiat sur l’activité économique, sinon, parfois, de produire des pertes d’emplois par l’élimination de dédoublements. À plus long terme, « bien souvent, les opérations de fusions et acquisitions sont autant des moyens de croître que d’innover », poursuit PwC.

D’où l’appel lancé par le CTC de rétablir le taux fédéral d’imposition des sociétés à 19,5 %, contre 15 % présentement. « Ce taux demeurerait inférieur à celui qui était en vigueur quand les conservateurs ont pris le pouvoir en 2006 et il permettrait d’accroître les recettes fiscales de 10 milliards par année », a estimé le Congrès du travail. Il reprend les chiffres du ministère des Finances voulant qu’un investissement de 1 milliard dans les infrastructures crée plus de cinq fois plus d’emplois que des réductions d’impôt d’un même montant.

Derrière cette équation faisant appel à une hausse du taux d’imposition des entreprises ne sachant pas utiliser leurs liquidités de manière productive se cache toutefois une autre réalité, évoquée l’an dernier par l’OCDE. Le mécanisme permettant aux entreprises d’appliquer leurs pertes aux profits antérieurs ou futurs est susceptible de provoquer un important manque à gagner pour les gouvernements, pourtant assoiffés de rentrées fiscales, avait averti l’Organisation de coopération et de développement économiques. La crise de 2008 ayant été particulièrement « riche » en pertes, les entreprises pourraient être tentées d’abuser de la situation, en recourant à une planification financière « agressive ».

Reprenons les chiffres avancés par l’OCDE. Pour 2008 seulement, année de l’éclatement de la crise financière, les pertes « reportables » des entreprises atteignent 11,9 milliards d’euros pour l’Irlande, 30,4 milliards pour le Danemark, 63,9 milliards pour la Suède et 256 milliards pour la France. En fonction du PIB, l’Allemagne occupe la première place du classement avec un ratio proche de 25 % (pour 2006), devant la Nouvelle-Zélande (18,4 % en 2008), la Suède (17,7 %) et la Norvège (16,7 %). En France, ce ratio était de 13,1 % en 2008.

Pour le Canada, l’OCDE estime que les pertes reportables accumulées en 2008 se chiffrent à 210 milliards $CAN, soit l’équivalent de 13,2 % du PIB. Au Canada, « les pertes subies par les sociétés peuvent être utilisées pour réduire leur revenu imposable. Les pertes autres que les pertes en capital (résultant des activités de l’entreprise) peuvent être reportées sur les trois années antérieures et les vingt années ultérieures afin de réduire le revenu imposable de la société. Une perte nette en capital (résultant de la vente d’un bien en capital) ne peut que servir d’abri pour les gains en capital et peut donc être reportée sur les trois années antérieures et indéfiniment par la suite », peut-on lire dans le site du gouvernement fédéral.

Recours abusif au prix de transfert, impliquant des transactions conclues entre des entités d’un même groupe situées dans des pays différents, utilisation d’instruments de couverture ou de swaps, ou application de mécanismes comptables d’évitement créant des pertes artificielles ou permettant d’obtenir plusieurs déductions avec la même perte… En matière de planification « agressive », les entreprises sont plutôt imaginatives.

1 commentaire
  • Martin Bellerose - Inscrit 26 août 2012 09 h 04

    La création de la richesse?

    Merci pour cet article qui me fait mieux comprendre les rouages de l'économie moderne.
    Le discours majoritaire actuel clamant que la création de l'emploi et de la richesse collective passe obligatoirement par l'entreprise privée en prend pour son rhume. Malgré l'enrichissement des grandes corporations (par le stockage de liquidités et les énormes avantages fiscaux), les populations ainsi que les états s'appauvrissent.
    On entend souvent parler du déclin de l'empire américain, en serions-nous plutôt rendu au déclin de l'empire occidental et de son modèle?