Une ferme pas comme les autres


	André Dion et son fils Sébastien. L’entreprise n’est pas encore rentable, mais elle compte tout de même 35 employés cet été.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
André Dion et son fils Sébastien. L’entreprise n’est pas encore rentable, mais elle compte tout de même 35 employés cet été.

Après 25 ans à la direction de Rona, puis 14 ans comme actionnaire majoritaire et président d’Unibroue, André Dion en est maintenant à un autre projet, celui de la Ferme Guyon, qu’il a mise au monde en 2009 et qui est encore en phase de démarrage. Il le fait en partenariat avec son fils Sébastien et un troisième actionnaire récemment arrivé, Ricardo, lui-même un entrepreneur averti qui fait carrière dans la cuisine, la télé et une variété de produits tels que livres de recettes et instruments de cuisine. En fait, Ricardo sera pour la Ferme Guyon ce que Robert Charlebois fut pour Unibroue, soit, en quelque sorte, une image de marque déjà connue.


Maintenant âgé de 70 ans, André Dion demeure l’entrepreneur enthousiaste qu’il a toujours été. Il dit réaliser le rêve de sa vie, celui d’un retour à la terre. Ce rêve a pris une forme un peu plus concrète quand il était président chez Rona, pour qui il avait fait l’acquisition en 1982 de Botanix, une société de jardinage et d’horticulture. « Je voyais comment ces gens-là étaient heureux en travaillant cinq à six mois par année dans un domaine où il y avait un avenir incroyable. Je m’étais dit qu’un jour je ferais ça », raconte-t-il. Il habitait alors à Chambly et, au lieu d’investir son argent à la Bourse, il achetait des terres dans cette région, en prévision de son projet et certainement aussi pour y faire un bon placement.


Toutefois, après son départ de Rona, est arrivé un tournant imprévu, celui des petits brasseurs qui ont fait appel à son expertise dans la distribution. Cela l’a amené à fonder Unibroue, pour y produire des bières inspirées d’un modèle belge, c’est-à-dire des bières fermentées d’une durée de vie de trois à quatre ans. Unibroue fut un succès, et Sleeman a payé en 1990 un bon prix pour en faire l’acquisition. La famille Dion a alors obtenu pour ses actions environ 15 millions.


Enfin, le temps était venu de mettre au monde ce rêve d’horticulture, mais pas n’importe comment ! M. Dion a d’abord voulu voyager pour apprendre comment il était possible de survivre à l’obstacle saisonnier, parce que c’est au printemps que les arbres, arbustes et plantes florales se vendent. On lui a fait comprendre en Europe qu’en ajoutant les produits maraîchers, il était possible d’étendre la période active de l’entreprise jusqu’à l’automne, ce qui offrirait ainsi une possibilité de vente presque toute l’année, ce qui explique pourquoi la Ferme Guyon est ouverte au public du 15 mars au 7 janvier.

 

Dérogation


M. Dion avait déjà toutes les terres qu’il fallait pour une exploitation horticole, mais l’obtention d’une dérogation à la loi du zonage agricole pour des activités commerciales ne fut pas facile à obtenir. En fait, la Ferme Guyon n’est pas une ferme comme les autres. Il s’agit d’une entreprise commerciale qui, à ce jour, a nécessité des investissements proches de 10 millions. La famille Dion y a mis 5 millions et le reste est venu de prêts de Desjardins et de la Financière agricole. Ricardo a acquis récemment une participation de 10 %, laquelle pourrait à terme augmenter à 20 ou à 33%.


Après avoir installé le centre horticole pour la production d’arbres et d’arbustes, M. Dion a ajouté d’autres activités à son projet. Il y a d’abord eu la ferme pédagogique, qui comprend des animaux et où les gens, surtout les écoliers, peuvent apprendre comment on fabrique du fromage à partir du lait de vache ou de chèvre, ou alors comment on fait du pain en transformant le blé. On y a ajouté ensuite une « papillonnerie », en somme une volière adaptée pour que les papillons puissent y vivre et y voler en toute liberté, et dans laquelle le public peut circuler aussi.

 

Une ferme qui pourrait servir de modèle…


D’ailleurs, le concept de cette ferme a pour objectif d’attirer une clientèle touristique, en plus des consommateurs qui veulent acheter des arbres et plantes diverses, ou alors des fruits et légumes fournis par des producteurs de la région, ainsi que plusieurs autres produits alimentaires et outils pour le jardinage, la cuisine, le barbecue, etc. Pendant que madame fait son marché, les enfants peuvent aller voir les animaux et les papillons.


Des groupes scolaires de 100 à 150 écoliers constituent une part importante de la clientèle. Il y a des réservations de visites scolaires jusqu’en 2013. Ces groupes y viennent pour la journée pour en apprendre sur l’histoire des animaux, des insectes, sur le rôle des plantes indigènes qui peuvent remplacer les herbicides. L’an prochain s’ajoutera un village amérindien, qui sera construit par des autochtones de Pointe-Bleue, au Lac-Saint-Jean. La Ferme Guyon commence aussi à faire de la production maraîchère (tomates et concombres, mais pas de fraises ni de bleuets) sur des terres et en serres.


L’entreprise n’est pas encore rentable, mais elle compte tout de même 35 employés cet été. Sa clientèle est familiale et provient surtout des villes avoisinantes, comme Chambly, Saint-Jean, Brossard et Saint-Lambert.


Cette société commerciale est cependant située à un endroit éminemment stratégique, soit au carrefour des autoroutes 10 et 35, l’une en direction de Sherbrooke ou de Montréal, l’autre conduisant à Saint-Jean-sur-Richelieu. « Quelque 55 000 voitures y passent par jour », affirme M. Dion, qui mise quand même sur une clientèle plus éloignée.


Déjà, il dit avoir remarqué des clients venant de Laval. Selon lui, il faudra encore deux ans pour atteindre le seuil de la rentabilité. Dans le cas d’Unibroue, il en a fallu trois, souligne-t-il.


La famille Dion n’est pas à court de ressources, puisqu’elle a investi aussi dans des projets résidentiels sur d’autres parties de ses terres, ce dont s’occupe un autre fils.


Quoi qu’il en soit, M. Dion ne manque pas d’optimisme en ce qui concerne l’avenir de la Ferme Guyon : « Quand la population vieillit, elle s’occupe généralement davantage de ses jardins. C’est la deuxième activité physique en importance, après celle de la marche à pied. Il y aura aussi une croissance importante dans les fruits et légumes locaux, à cause d’une crainte des produits qui viennent d’ailleurs. »


Enfin, il n’est pas impossible que la Ferme Guyon serve de modèle pour l’implantation d’autres entreprises de même nature ailleurs au Québec.


« Aux États-Unis, il y a eu depuis cinq ans la création de 550 Farmers Markets, qui n’ont aucune subvention et qui achètent des produits locaux. Ça s’en vient ici. Il y a un intérêt à Sherbrooke et à Terrebonne. Ce sera probablement des partenaires pour nous ; pas des franchises, mais des entreprises dans lesquelles on prendra une participation financière. Il faudra encore un an pour finaliser ces projets », confie-t-il.

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