Les incertitudes du Plan Nord

Jean Charest a misé beaucoup sur son Plan Nord, qui devait lui servir de «slogan électoral».
Photo: Clément Allard - Le Devoir Jean Charest a misé beaucoup sur son Plan Nord, qui devait lui servir de «slogan électoral».

Bien avant que ne débute la présente campagne électorale, il était déjà acquis que Jean Charest ferait de son Plan Nord un « slogan électoral » permettant de vanter les actions de son gouvernement en matière d’économie. Libéraux et caquistes promettent maintenant de s’attaquer à la dette grâce à l’exploitation des ressources naturelles, mais, pour le moment, beaucoup d’incertitudes demeurent quant à l’ampleur que prendra ce chantier industriel. Même chose lorsque vient le temps de chiffrer les investissements publics qui serviront d’abord au secteur minier. Et quels seront les bénéfices pour l’État ?

«Quand Jean Charest a lancé le concept du Plan Nord, ce qu’il cherchait, c’est un slogan électoral, a lancé cette semaine une source impliquée dans le secteur minier depuis plusieurs années, en entrevue au Devoir. M. Charest pensait à son héritage, mais aussi à la campagne qui allait venir un jour. En ce sens, c’était une belle trouvaille. Mais ça n’a pas aussi bien fonctionné qu’à l’époque où Robert Bourassa promettait la création de 100 000 emplois avec la Baie-James. »


Ce Plan Nord, qu’il a vanté sur plusieurs tribunes ici et ailleurs dans le monde, a néanmoins séduit une partie de l’électorat, en plus d’attirer l’attention des minières en quête de gisements prometteurs. John LeBoutillier, ancien président et chef de la direction d’Iron Ore Company of Canada, estime que le message lancé par le premier ministre sortant a notamment alimenté un intérêt déjà grandissant pour les immenses gisements de fer de la Fosse du Labrador, au nord de Schefferville. Mais surtout, a-t-il expliqué, les minières ont pris bonne note des propos de Jean Charest, qui a indiqué que le gouvernement entendait développer les infrastructures permettant l’implantation des projets miniers. « C’est ce qui faisait qu’il y avait un attrait. »


Plusieurs multinationales n’ont pas attendu le « chantier d’une génération » pour s’intéresser aux ressources non renouvelables du Québec. « S’il y a beaucoup de projets en gestation, alors qu’il y a quelques années il n’y en avait aucun, c’est en raison de la demande sur les marchés », a rappelé M. LeBoutillier, qui siège au conseil d’administration de la minière Stornoway Diamond Corporation. Plusieurs ressources minérales ont vu leur prix grimper au cours des dernières années. C’est le cas du fer, dont la Chine est très gourmande. La valeur de l’or a aussi augmenté considérablement.


Mais cela ne veut pas dire que l’engouement qu’on observe actuellement pour l’exploration minière sur tout le territoire québécois donnera naissance à des dizaines de projets d’exploitation. Une baisse des prix sur les marchés pourrait signifier un report de plusieurs projets, voire leur abandon. C’est notamment le cas des projets d’extraction de fer, qui constituent les plus importants projets du Plan Nord. Dans ce domaine, les investissements prévus par des géants chinois et indiens se chiffrent en milliards de dollars.


Infrastructures coûteuses


Outre la réalité des marchés mondiaux, les minières sont très préoccupées par la question des infrastructures. Il faut dire que les projets menés au Québec se situent tous en territoires pour le moins éloignés. Plusieurs entreprises souhaitent donc que des routes soient construites, de même que des chemins de fer et des lignes de transport d’électricité. Sans oublier les projets de ports en eaux profondes, nécessaires pour exporter les ressources minérales, le plus souvent sans aucune transformation en sol québécois.


En ce sens, le gouvernement Charest a envoyé « un signal positif » en promettant aux minières que les infrastructures seraient au rendez-vous, selon Zahid Fazal, leader de l’équipe affectée au Plan Nord et du secteur des mines et métaux d’Ernst Young au Québec. Des milliards de dollars de fonds publics devraient en effet être injectés dans divers projets au cours des prochaines années. À elle seule, Hydro-Québec pourrait devoir investir 47 milliards dans des projets au nord du 49e parallèle. En matière d’infrastructures, les libéraux ont décidé de financer à hauteur de 288 millions de dollars le prolongement de la route 167, qui servira, pour le moment, à la seule entreprise Stornoway Diamond. Et Québec s’est engagé à payer tout dépassement de coût. Le Devoir a aussi révélé récemment que le gouvernement a lancé des études pour la construction éventuelle de trois ports en eaux profondes dans le Nord.


Jacques Fortin, professeur titulaire en sciences comptables à HEC Montréal, estime toutefois que les données avancées par le gouvernement Charest manquent de précisions. Il en appelle donc à la prudence, d’autant plus que des milliards de dollars provenant des coffres de l’État sont en jeu. « On voit difficilement un gouvernement sérieux procéder autrement qu’au cas par cas dans l’accueil des entreprises. Les enjeux financiers sont trop lourds dans le budget du Québec pour qu’on puisse raisonnablement se lancer dans la construction d’infrastructures qui présument d’un grand enthousiasme du secteur minier. » Or les libéraux donnent l’impression de vouloir agir autrement. « On est sur le point de développer des infrastructures sur la base de projets à venir sur un territoire qu’on habite depuis 500 ans et qui ne s’est jamais développé. »


Cette volonté d’attirer les minières dans le nord du Québec place-t-elle le gouvernement dans une position de faiblesse au moment de négocier avec les entreprises, notamment sur la question des infrastructures ? « Ce qui met le gouvernement dans une position de faiblesse, c’est sa précipitation, a insisté M. Fortin. Le fait qu’il se sente très pressé d’obtenir des résultats, quitte à ce que ces résultats ne nous rapportent rien. On peut craindre que sa volonté de laisser une marque dans l’histoire force la précipitation dans la prise de décisions et que ça nous empêche de faire les analyses de rentabilité complètes, y compris en intégrant l’environnement et les externalités. C’est ce que je constate. »


Hausser les redevances ?


Même si les intervenants du secteur minier disent ne pas vouloir s’immiscer dans la campagne électorale, certains ne cachent pas qu’ils redoutent l’élection du Parti québécois. Ce dernier a promis de bonifier le régime de redevances, de divulguer les montants de redevances versés par chaque minière et de surveiller les tonnages de minerai qui sont exploités. Ce « nationalisme » dans la gestion des ressources naturelles arrive en tête des « risques » identifiés par le secteur minier, selon un rapport publié le mois dernier par Ernst Young. Le plus souvent, ce « nationalisme » signifie qu’un État met en oeuvre des politiques qui lui permettent de tirer davantage de revenus de ressources qui lui appartiennent.


Marc-Urbain Proulx, directeur du Centre de recherche sur le développement territorial à l’Université du Québec à Chicoutimi, estime toutefois qu’une hausse des redevances ne ferait pas fuir les minières. « Les compagnies jouent un pays contre l’autre. Elles vont dire au Québec que, si la province ne veut pas d’elles, elles vont aller s’installer ailleurs dans le monde. On finit donc par abaisser nos conditions. Parfois, on se met à genoux devant les investissements, parce qu’on est heureux d’obtenir un investissement. » Il juge qu’en plus de bonifier les redevances, le gouvernement devrait forcer certaines minières à transformer en partie leur production au Québec. Ce secteur génère beaucoup d’emplois et de retombées économiques.


Le gouvernement Charest a refusé cette idée. Il a cependant décidé d’investir plus d’un milliard dans des prises de participation dans certaines entreprises, de façon à accroître ses revenus. Un geste que s’explique mal Jacques Fortin. « En quoi est-ce un privilège pour le gouvernement d’obtenir, à sa valeur marchande, une part du capital d’une entreprise minière ? Comment l’entreprise compense-t-elle l’accès à la ressource dont elle bénéficie ? On ne compense pas l’accès à une ressource en payant des redevances minimes. » Selon lui, les participations devraient être offertes « en échange de l’accès à la ressource ».


Le professeur de sciences comptables ne croit pas non plus aux promesses formulées par Jean Charest et François Legault de s’attaquer à la dette grâce aux revenus tirés des ressources naturelles. Actuellement, les redevances minières se chiffrent à environ 400 millions de dollars par année. Mais il est impossible d’obtenir les données utilisées par Québec pour les calculer. Au 31 mars dernier, la dette nette du Québec s’élevait à près de 118 milliards. Selon les données les plus optimistes, le chantier industriel représentera, au mieux, 1,7 % du PIB dans les années à venir. À titre de comparaison, le secteur touristique représente environ 2,5 % du PIB.


Bref, il est difficile de voir en quoi le Québec sortira pleinement gagnant de ce Plan Nord présenté depuis plus d’un an comme un formidable véhicule créateur de richesse, et ce, pour des générations. Il n’est pas étonnant, dans ce contexte, que le gouvernement et les entreprises qui ont des intérêts financiers certains dans ce projet mettent autant d’efforts à en faire la promotion.


 
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 août 2012 20 h 58

    Le Plan Nord et quoi d'autres

    Avec le Plan Nord il y a un aspect dont nous n'attendons jamais parler, voire la responsabilité du fédérale dans ce projet. Depuis un certains nombre d'année le fédérale nous dit qu'il faut que le passage du Grand Nord soit une responsabilité canadienne, qu'il faut que nous en revendiquions la souveraineté. Alors pourquoi il faut que ce soit nous qui construisions des ports, une ligne électrique, et une route pour que soit surveillé et maintenu a l'année longue, ce passage. Pourquoi faut-il aujourd'hui que ce soit nous qui construisions ces ports, ces routes, cette ligne électrique, et aménagions ce territoire

  • François Lauzon - Inscrit 18 août 2012 22 h 55

    Poudre aux yeux

    Encore de la poudre aux yeux et de la manipulation. Du grand John James!