«La question alimentaire est devenue la crise écologique numéro un» - Alain Lipietz

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
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	Alain Lipietz, coordonnateur d’une étude de l’Unesco sur la Conférence de Rio</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Thomas Samson
Alain Lipietz, coordonnateur d’une étude de l’Unesco sur la Conférence de Rio

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Si les gouvernements ont pris conscience de l'urgence de la situation, ils suivent bien souvent la politique de l'autruche pour ne pas être les premiers à dégainer. C'est l'avis de l'économiste français Alain Lipietz, ex-eurodéputé sous la bannière des Verts et coordonnateur d'une étude de l'Unesco sur la Conférence de Rio.

Qu'est-ce qui a changé depuis Rio 1992, d'un point de vue politique?

Malheureusement, pas grand-chose ! Il y a une réelle prise de conscience des risques, mais on n'en a pas tiré les conséquences au niveau des politiques publiques. Les citoyens ont beaucoup plus avancé que les gouvernements.

Si nous regardions les grands dossiers liés à l'environnement et au développement durable...

Le dossier énergie-climat est le plus dangereux. On a compris les risques de l'effet de serre. L'Union européenne a créé des dispositifs pour le limiter. Elle a mis en place le robinet, mais elle ne l'a pas encore serré, avec toujours l'argument: tant que les États-Unis et la Chine ne font rien, il ne faut pas être trop en avance... Sur l'eau, ce n'est pas fameux. Les multinationales en ont pris le contrôle, expliquant qu'elles géreraient de façon plus rationnelle cette ressource. Résultat: elles ont privatisé un bien public et on a assisté à une augmentation considérable des prix. Un peu partout dans le monde, les municipalités tentent de reprendre la main. Troisième grand domaine, les ordures ménagères, et là, il y a un certain progrès. Décharges contrôlées et méthanisation ont notamment fait diminuer les gaz à effet de serre. Enfin, les forêts, domaine très décevant, même si certains pays ont freiné la déforestation.

La situation est pire qu'il y a vingt ans...

La principale défaite de l'après-Rio, c'est l'incapacité de l'humanité à enrayer les changements climatiques. Depuis vingt ans, il y a l'extraordinaire développement des pays émergents. Les pays du «BRICS» (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ont adopté le même modèle libéral et productiviste qu'au Nord. Ç'a eu un effet prodigieux de croissance industrielle et agricole, avec un enrichissement considérable de 10 % de leur population et une stagnation du niveau de vie des autres citoyens. Or, quand on additionne les BRICS et la Malaisie, on arrive à trois milliards d'habitants... Même s'il n'y en a que 10 % qui adoptent un modèle occidental, c'est comme si une nouvelle Europe de l'Ouest apparaissait brutalement sur la carte. À partir de l'an 2000, la situation écologique de la planète s'est brutalement dégradée à cause de cette croissance, avec, pour conséquence directe, l'envol du prix des aliments et de l'énergie.

Et les gouvernements continuent à regarder ailleurs?

Quand le prix des combustibles est remonté, dans les années 2000, on a repris conscience du fait que les sources d'énergie fossiles étaient épuisables, outre le fait qu'en brûlant, ces sources produisent énormément de gaz à effet de serre. Certains ont voulu relancer le nucléaire, un peu discrédité depuis Tchernobyl. Aussitôt, il y a eu Fukushima comme piqûre de rappel... Ce qui a rouvert le débat sur les agrocarburants. Le problème, c'est qu'ils sont aujourd'hui produits, soit à partir du blé et du maïs pour l'éthanol (l'équivalent de l'essence), soit à partir de l'arbre à palme pour le diester (l'équivalent du gazole, mais végétal). Or l'éthanol n'est pas révolutionnaire, on parle de 10 à 20 % d'économie sur l'effet de serre, et il consomme énormément d'espaces agricoles. Et le diester est à l'origine d'une formidable déforestation. C'est catastrophique, criminel, même, il faut arrêter ça. Alors qu'on avait déjà du mal, à l'époque de Rio, à nourrir cinq milliards d'individus, vingt ans plus tard, la question alimentaire est devenue la crise écologique numéro un : famines au Sud, malbouffe au Nord!

Il n'y a donc pas de solution de rechange aux sources d'énergie fossiles...

Si! Avant tout, les économies d'énergie. Puis, l'éolien, l'hydraulique, le solaire direct. Et, quand on saura méthaniser le bois, on aura une solution «biogaz» très intéressante à grande échelle. Et je ne parle pas ici de l'abattage de troncs, de déforestation... Il y a énormément de déchets de bois et d'aliments dans les villes qui sont brûlés. En 1992, on remarquait déjà qu'une région française comme la Bretagne pourrait produire toute son électricité en méthanisant les brindilles quand on taille les haies! On sait déjà transformer les ordures ménagères en énergie. Les trains de la ville de Stockholm circulent avec ce biogaz, les autobus de Lille également, la quatrième ville de France. Il y a beaucoup de progrès de ce côté-là.

Si on arrivait à produire de telles sources d'énergie à grande échelle, les gouvernements seraient-ils prêts à aller de l'avant?

Auront-ils d'autre choix? Si on ne change rien, la température va augmenter de 3 °C d'ici à 2050. Ça signifie notamment un déplacement de 500 kilomètres de toutes les zones climatiques vers le nord, avec pour corollaire des déplacements de population. Le Maghreb va venir en Europe, l'Égypte en Turquie, un pays déjà très sec. Ça engendrera forcément des tensions et des guerres.

La crise financière de 2008 a-t-elle aggravé la situation?

Elle est d'abord la conséquence de la crise écologique. Devant l'envol des prix de l'alimentation et de l'énergie, les gens n'ont plus été en mesure de rembourser leur prêt hypothécaire. Ensuite, on s'aperçoit aujourd'hui qu'on ne pourra pas en sortir si on ne fait pas de drastiques économies d'énergie et de terres, cultivées « en bio », pour l'alimentation humaine. Beaucoup d'économistes voient d'ailleurs la relance par de gigantesques pro-grammes d'économie d'énergie, d'une part, prêter de l'argent aux populations pour isoler leur logement, acheter des pompes à chaleur, et, d'autre part, de gigantesques programmes de transport en commun dans toutes les villes, etc. La grande chan-ce aujourd'hui, c'est que la sortie des trois crises, économique, alimentaire et énergie-climat, est la même: on peut relancer l'économie, en investissant pour sortir de la crise du climat, et faire baisser le coût de la vie en changeant de modèle alimentaire.

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Nimporte quoi - Inscrit 21 avril 2012 16 h 34

    Promesse de Gascon!

    Bonjour et merci,

    De 1992 à 2008, l'environnement fut graduellement une préoccupation pour la population. Passant de 2% à plus de 80%. Mais voilà, depuis 2008 l'environnement n'a plus la cote. Ça revient lentement. Mais aujourd'hui, grâce au jour de la terre, on en a plein la vue dans le Devoir ;- ) J'ai passé la journée à lire et à écrire!

    « La question alimentaire », un drame effectivement plus important que tout!

    On nous avait garanti qu'aucun champ de grains comestible, blé ou maïs ne serait utilisé comme biomasse. Mais à peine 2 ans plus tard, une augmentation de près de 20% de l'alimentation lui est directement imputable.

    C'est dire que non seulement on a un problème, mais que nos dirigent nous dise des sornettes! Par devant par-derrière!

    Et si je vous disais qu'une maison de 20 000$ en 1992 se vendait aujourd'hui à plus de 100 000$ dans un rang de l'arrière-pays!

    Un voisin stable, vieux garçon tout seul, qui achète toujours les mêmes denrées, dit que son épicerie a augmenté de 25$ par semaine depuis septembre. Je n'ai pas de misère à le croire, lui!

    Il faut cesser la spéculation tous azimuts, tout particulièrement pour les denrées alimentaires, même L'ONU le réclame!

    Tout autre problème est insignifiant voir indécente face cette grande violence!

    Merci.