Un Québec exemplaire - Le Québec est une référence

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
«Les crises sont propices à l’éclosion des coopératives», note Marie J. Bouchard, pro-fesseure à l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM.<br />
Photo: UQAM «Les crises sont propices à l’éclosion des coopératives», note Marie J. Bouchard, pro-fesseure à l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis une dizaine d'années, le mouvement coopératif a le vent dans les voiles au Québec. Et la crise ne semble en rien freiner ses ardeurs, bien au contraire. Sur la période, son taux de survie n'est-il pas de 44,3 % quand il n'est que de 19,5 % pour l'ensemble des entreprises?

On se doutait déjà que la robustesse du modèle coopératif lui permettrait de mieux traverser les aléas de la crise actuelle. Les plus récents chiffres fournis par le ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation (MDEIE), basés sur les statistiques compilées jusqu'en 2009, le confirment. Le chiffre d'affaires des coopératives non financières atteignait 11,5 milliards de dollars en 2009, alors qu'il n'était que de 6,2 milliards en 1999 et de 9,7 milliards en 2007. Les revenus des coopératives non financières ont donc grimpé de 85,5 % en une décennie. Le nombre d'emplois net dans les coopératives non financières est passé de 32 200 en 1999 à 44 198 en 2009. Un saut de 37,3 %, alors que la croissance totale des emplois au Québec a atteint 15,7 % durant la même période.

Succès d'affaires

Au Québec, le taux de survie des coopératives est établi à 44,3 % après dix ans, alors que celui de l'ensemble des entreprises n'atteint que 19,5 % pour la même période de temps. Après cinq ans, ce sont 65 % des coopératives qui demeurent en activité, comparativement à 44,3 % des entreprises québécoises. Entre 2007 et 2009, il s'est créé en moyenne 138 nouvelles coopératives non financières par année au Québec, ce qui équivaut à environ 60 % de ce type de coopérative nouvellement constituée au Canada.

«Les crises sont propices à l'éclosion des coopératives», note Marie J. Bouchard, professeure à l'École des sciences de la gestion (ESG) de l'UQAM. Reste aussi que le modèle coopératif apparaît dorénavant sur le radar du gouvernement du Québec, entre autres avec le Plan d'action gouvernemental pour l'entrepreneuriat collectif mis en branle en 2008.

Il y a environ deux ans, Hélène Simard, présidente-directrice générale du CQCM, signalait au Devoir que les coopératives étaient négligées. Aujourd'hui, son discours a changé. «On commence à revoir, dans les textes de réglementation et dans les programmes, le mot "coopérative", alors que bien souvent, auparavant, c'était un peu ambigu et ce n'était pas nommé», se réjouit-elle. D'ailleurs, le CQCM a applaudi à certaines mesures inscrites dans le dernier budget, dont la création d'un Fonds de co-investissement COOP de 30 millions et l'augmentation du plafond d'investissement pour les coopératives de travailleurs actionnaires (CTA) dans le régime d'investissement coopératif (RIC). Ces mesures démontrent «une grande amélioration par rapport à certaines périodes où l'on voyait les coopératives comme des moyens de dernier recours. Maintenant, on les voit plus comme une forme d'entrepreneuriat, différente de la forme à capital-actions, qui a fait ses preuves», constate-t-elle.

Elles sont 3300

Les quelque 3300 coopératives (financières et non financières) et mutuelles du Québec génèrent en tout près de 92 000 emplois et un chiffre d'affaires de 25,6 milliards, selon les estimations du CQCM. Joëlle Noreau, économiste principale chez Desjardins et auteure de l'étude économique parue cet automne, estime que «le secteur coopératif au Québec a une part qui pourrait avoisiner 3 % du PIB».

À noter, par contre, que les revenus dans les coopératives de travail ont chuté de 35,6 % en 10 ans, en grande partie à cause de la crise qui a sévi dans l'industrie forestière. Le boom a donc plutôt été provoqué par les innovations et la diversification des secteurs d'activité. Le MDEIE souligne cette variété en évoquant l'engagement récent de coopératives dans les secteurs manufacturiers, les services de proximité, les secteurs des arts et de la culture, des loisirs et des services aux entreprises. Plus de 60 % des nouvelles coopératives créées au Québec depuis dix ans se révèlent être des coopératives de solidarité. Leur multiplication a fait grimper le chiffre d'affaires de l'ensemble des coopératives de solidarité du Québec à 129 millions en 2009, soit une progression de 742,1 % en une décennie. Les coopératives de santé, compte tenu de la nouvelle donne démographique, sont passées de 22 en 1994 à 108 en 2008.

Le Québec: un chef de file?

Selon l'Enquête annuelle sur les coopératives canadiennes publiée en 2008 par le Secrétariat aux affaires rurales et aux coopératives, le Québec constitue la province possédant le plus grand nombre de coopératives au pays, avec environ 35 % des coopératives non financières et 49 % des coopératives financières. À noter que sept personnes sur dix sont membres d'une coopérative au Québec, contre quatre personnes sur dix au Canada.

«On n'est pas les champions toutes catégories», nuance Joëlle Noreau au Devoir. Si on calcule le nombre de coopératives non financières par habitant, c'est la Saskatchewan qui remporte la palme, avec un ratio d'une coopérative par 957 habitants, alors que le Québec se classe en 4e position avec une coopérative par 2671 habitants. Du côté des coopératives financières, l'Île-du-Prince-Édouard (1 pour 14 098), le Nouveau-Brunswick (1 pour 15 295) et la Saskatchewan (1 pour 15 608) coiffent le Québec (1 pour 15 912).

Michel Lafleur, directeur de l'Institut de recherche et d'éducation pour les coopératives et les mutuelles de l'Université de Sherbrooke (IRECUS), souligne tout de même que le Québec fait figure de référence, au Canada comme dans le reste du monde, par la diversité des modèles de coopérative qu'il propose. À ce sujet, Marie J. Bouchard évoque la coopérative d'entreprise partagée, qui n'existe nulle part ailleurs au Canada.

Des défis encore à relever

Il n'en demeure pas moins que, malgré ce rafraîchissant engouement, le mouvement coopératif doit relever de nombreux défis dans les prochaines années. Montréal continue d'être le parent pauvre du mouvement coopératif. Selon les statistiques fournies par le MDEIE, 70 % des emplois coopératifs demeurent à l'extérieur des grands centres, soit en zone rurale ou semi-urbaine.

Pour sensibiliser les Montréalais, la Table de concertation pour le développement coopératif et mutualiste de Montréal a été mise sur pied et la campagne publicitaire «Je coop» a été lancée. Michel Lafleur, sans avancer de solutions, croit que les coopératives devront aussi revoir certaines modalités, alors que «la distance et l'appartenance à un territoire se modifient».

Marie J. Bouchard insiste, quant à elle, sur la nécessité de développer de nouveaux outils et indicateurs pour évaluer les coopératives à leur juste mesure. «Le mouvement coopératif tend à se comparer au reste de l'économie avec les mêmes instruments que ceux des entreprises qui ont pour finalité le profit de leurs actionnaires. Ces instruments ne sont pas bien adaptés pour montrer combien cette forme d'économie est déjà, par nature, responsable et durable.»

Puis, il y a la formation de la relève. Marie J. Bouchard et Michel Lafleur déplorent la discrétion sur le modèle coopératif dans les cours, tant au niveau secondaire que dans les écoles d'administration des cégeps et des universités. Marie J. Bouchard se désole de cette «absence presque totale de référence aux coopératives dans les manuels d'économie et de gestion».

«On a une histoire et une culture de coopératives. On a des statistiques qui nous disent que les coopératives sont performantes dans leurs secteurs. Mais on n'enseigne pas ce modèle au Québec», s'indigne aussi Michel Lafleur.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 31 mars 2012 18 h 56

    Malheureusement...

    Malheureusement pour eux, le modèle coopératif répugne à ceux qui veulent s'enrichir rapidement, quelles que soient le sort de ceux qu'ils exploitent sauvagement.
    Roland Berger