Analyse - Apple, ce géant qu'on aime tant détester

Tim Cook, le grand patron d’Apple, lors de la présentation de la nouvelle tablette.
Photo: Agence France-Presse (photo) Kevork Djansezian Tim Cook, le grand patron d’Apple, lors de la présentation de la nouvelle tablette.

Rarement entreprise aura suscité autant d'admiration et de détestation chez ses concurrents. Pour la plupart des industriels de la high-tech, Apple est un modèle absolu, à suivre impérativement. De fait, ses chiffres donnent le tournis: une capitalisation boursière stratosphérique (autour de 500 milliards de dollars), la première au monde avec celle d'Exxon Mobil, un chiffre d'affaires astronomique (108 milliards de dollars en 2011), une rentabilité hallucinante (presque 26 milliards de dollars). Ses produits sont parmi ceux qui suscitent le plus de désir chez les consommateurs du monde entier. Ils plaisent à tous, des ados aux bobos en passant par les cadres et les retraités... Le «nouvel iPad», sa nouvelle tablette numérique, présentée mercredi dernier, devrait à nouveau susciter l'hystérie.

Cofondé par Steve Jobs en 1976, le groupe américain était au bord du dépôt de bilan au milieu des années 1990, mais il a réussi à devenir une des entreprises les plus puissantes au monde, en enclenchant un cercle vertueux dont tous ses concurrents rêvent d'avoir un jour la clé. Des produits innovants, une qualité parfaite, un design sans concession, l'adéquation — rare — entre une promesse marketing et l'expérience des utilisateurs (des machines simples pour des gens créatifs)...

Pourtant, Apple exaspère au plus haut point: la société ne laisse aux autres que des miettes. L'iPad occupe 62 % du marché des tablettes informatiques. Même en déclin, son iPod est en tête des ventes de baladeurs numériques, près d'un téléphone intelligent sur quatre vendu dans le monde est un iPhone...

La concurrence reste loin derrière. Même quand elle tente des appareils parfois moins chers avec des processeurs plus rapides, des appareils photo de meilleure résolution, des écrans plus brillants, plus solides. Les consommateurs y prêtent à peine attention, à part une frange de «nerds» surtout motivés par les performances techniques.

Dans la presse, leurs machines sont surtout citées pour ce qu'elles font de plus ou de moins par rapport aux produits d'Apple. Seul le Coréen Samsung tire son épingle du jeu avec son téléphone Galaxy SII, vendu à 20 millions d'exemplaires depuis son lancement en avril 2011.

L'arrogance de la «Pomme» insupporte également les opérateurs de télécommunications. Apple exige qu'ils distribuent ses produits sans discuter, fixe lui-même leur prix final, demande que ses partenaires financent des campagnes publicitaires qu'il a lui-même concoctées... Il les concurrence pourtant sans vergogne en distribuant des services à leur place sur ses iPhone et ses iPad — musique en ligne, vidéo, etc.

Quant aux éditeurs de contenus, s'ils veulent avoir le privilège de figurer dans le magasin d'applications d'Apple, ils doivent lui céder 30 % des revenus générés par l'intermédiaire de ce réseau de distribution et leur contenu peut même être censuré!

Pis: Apple continue à susciter nombre d'articles dithyrambiques, malgré le peu d'égards dont il fait montre envers les journalistes. On en oublie même jusqu'à ses erreurs: le lancement raté de sa régie publicitaire iAd, les premières antennes défectueuses de l'iPhone 4, la batterie faiblarde de l'iPhone 4S, sans parler du concept flou de l'Apple TV.

Certes, Apple a détruit de la valeur: à cause de lui, une chanson numérisée coûte moins qu'une... chanson. Mais ses concurrents sont quand même de très mauvaise foi. Après tout, Apple a fait décoller des marchés qui végétaient. Dans le domaine de la musique: avec ses baladeurs iPod et la plate-forme iTunes, il a été le premier à mettre à la mode l'achat de titres sur le Web, contribuant à la lutte contre le téléchargement illégal. Sans lui, est-ce que des sites comme Deezer ou Spotify auraient pu voir le jour?

L'Internet mobile? Avant l'iPhone, sorti en 2007, tout le monde en parlait, mais quasi personne ne surfait par l'intermédiaire de son téléphone. Il y avait bien eu des tentatives: Nokia a sorti de nombreux appareils mobiles connectables, mais ils étaient trop compliqués à utiliser. LG avait essayé aussi, avec un mobile tactile, le «Chocolate». Au début des années 2000, il n'y a que RIM, avec les BlackBerry, qui proposait un service de messagerie électronique pertinent.

En quatre ans, l'Internet mobile est devenu un marché de masse. Il s'est vendu plus de téléphones intelligents que d'ordinateurs en 2011. Les réseaux mobiles 3G des opérateurs saturent, alors qu'au milieu des années 2000 ils avaient investi des milliards dans ces infrastructures permettant aux téléphones d'accéder au Web, et désespéraient de les rentabiliser. Grâce en grande partie aux produits d'Apple, si gourmands en débit, ils ne devraient pas avoir trop de mal à remplir les tuyaux de leur prochaine génération de réseaux, la 4G.

Quant aux tablettes, dans le secteur informatique, personne ne croyait à leur potentiel: c'était des gadgets pour enfants ou des ardoises peu attrayantes destinées aux professionnels de la distribution ou de la logistique. Depuis l'arrivée de l'iPad, au printemps 2010, c'est devenu un marché dont plus personne ne doute: il s'est vendu 65 millions de tablettes dans le monde en 2011, toutes marques confondues.

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