Les entrevues HEC Montréal - L'utilité de la finance dans la société

Pascal François: «La profession [... ne fait pas] un effort de communication suffisant pour expliquer la finance et son utilité dans la société.»<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pascal François: «La profession [... ne fait pas] un effort de communication suffisant pour expliquer la finance et son utilité dans la société.»

La crise financière qui a éclaté en 2008 et la crise économique qui l'a accompagnée ont déclenché des réactions d'inquiétude et de colère. «Le monde de la finance» est devenu la cible de toutes les attaques, comme en ont témoigné le mouvement Occupy Wall Street et plusieurs autres manifestations semblables ailleurs. La politique se met de la partie avec François Hollande, le candidat présidentiel de la gauche en France, qui passe à l'attaque en déclarant que son adversaire est le monde de la finance.

Pascal François, professeur agrégé au Service de l'enseignement de la finance à HEC Montréal, constate évidemment que le monde de la finance projette une image négative. Il soutient que celui-ci en est en partie responsable: «La dernière crise financière a terni l'image des marchés financiers et l'opinion publique a souvent du mal à percevoir l'utilité de la finance dans la société, contrairement à d'autres domaines de la gestion, par exemple le marketing ou les ressources humaines, des domaines où un non-spécialiste a malgré tout une idée assez claire du service rendu par ces fonctions. La profession financière dans son ensemble, les académiciens aussi bien que les praticiens, nous ne faisons pas un effort de communication suffisant pour expliquer la finance et son utilité dans la société.» Selon lui, un modèle à suivre serait celui des pays scandinaves et du Sud-Est asiatique, où les étudiants du secondaire ont des rencontres avec des professionnels de la finance qui leur expliquent leur métier. «Cela permet de nuancer le jugement sur une profession qui, en période d'expansion, contribue à la croissance de l'économie et qui, dans les épisodes de crise, n'est pas totalement responsable de la récession», ajoute le professeur.

M. François, détenteur d'un doctorat conjoint de la Sorbonne et ESSEC, deux établissements français très réputés, enseigne à HEC depuis 2010. L'an passé, en septembre, il est devenu le premier directeur du nouvel Institut de la finance structurée et des instruments dérivés de Montréal. L'Institut vise à stimuler l'innovation financière, à étudier des questions de risque et à réfléchir sur la réglementation. L'an passé également, M. François a été nommé coresponsable de Finance, une revue scientifique semestrielle, fondée par l'Association française de finance. Publiée en anglais, cette revue fait une sélection à l'aveugle très rigoureuse parmi des articles présentés par des chercheurs de partout sur la planète. «Il y a une forte concurrence en finances. Le monde des chercheurs a explosé partout en Occident et jusqu'en Asie», mentionne M. François pour souligner la nécessité d'une telle revue.

Pour sa part, l'Institut montréalais, qui bénéficie d'un financement de 15 millions sur 10 ans, a «pour mission d'établir un pont entre le savoir économique et les besoins de l'industrie de la finance». HEC est partenaire et abrite l'infrastructure de ce nouvel outil de formation et de recherche. La Bourse de Montréal, qui se spécialise dans les produits dérivés, justifie l'existence d'un tel organisme. En 2010, elle a enregistré 43 millions de contrats, un chiffre record qui implique des milliards de dollars. Elle se situe en fait parmi les 15 principales Bourses au monde dans le marché des produits dérivés, lesquels font partie de la finance structurée.

Les produits dérivés existent depuis plusieurs décennies

Par définition, explique le professeur, la finance structurée comprend l'ensemble des produits financiers qui ne sont pas de base (obligations et actions). Ce sont souvent des contrats qui ont pour objet des montages financiers. Ce sont des instruments de financement souvent un peu complexes qui peuvent faire appel à des options rattachées aux contrats ou des garanties qui font appel à d'autres types d'actifs. «Les produits dérivés existent depuis plusieurs décennies, mais certains d'entre eux ont été épinglés par la crise financière de 2008», mentionne M. François pour montrer qu'ils ne sont pas la cause de ces crises des dernières années.

Cela n'empêche évidemment pas les abus, et le cas le plus flagrant en 2008 a été celui des obligations adossées à des actifs (CDO) aux États-Unis, qui visaient à redistribuer le risque dans le marché des hypothèques domiciliaires. «Malheureusement, le marché s'est gonflé artificiellement. Certains des produits ont stimulé la demande, alors qu'il n'y avait pas un besoin réel. Des produits ont été vendus en ne les tarifant pas correctement et en profitant de la méconnaissance des acheteurs qui ne faisaient pas de vérification diligente pour mieux comprendre ces produits nouveaux et à quel titre de risques ils s'exposaient», rappelle M. François. On sait quelles ont été les conséquences quand le marché immobilier s'est dégonflé. «Au moment où il y a eu une crise réelle, on a démasqué ceux qui avaient mal utilisé ces produits. Les CDO ne sont en soi ni bons ni mauvais. Tout dépend de la façon dont on les utilise», précise le professeur. Les produits dérivés sont en fait les fruits de l'innovation qui se fait dans l'industrie de la finance. «La véritable question qu'il faut plutôt se poser est: est-ce que l'innovation financière apporte une vraie valeur ajoutée?» Le même type d'abus est survenu au Canada avec les papiers commerciaux adossés à des actifs. Et là aussi le constat est le même: «Ces produits n'ont pas toujours été négociés à leur juste valeur. Très souvent, la responsabilité est partagée entre les vendeurs et les acheteurs.»

En 2010, M. François et deux collègues ont publié Introduction aux instruments financiers dérivés (Presses universitaires de Laval, Québec, 518 pages), un manuel destiné en premier lieu aux étudiants de 1er cycle à HEC, mais qui est un document accessible à tous ceux qui souhaitent en savoir davantage sur ces produits. La même année, il a aussi publié le compte-rendu d'une conférence sur l'industrie bancaire canadienne et la crise. Il résume la situation des banques d'ici dans les termes suivants: elles s'en sont bien sorties parce qu'elles ont été prudentes. Toutefois, au-delà des règles de Bâle lll, chaque pays peut établir ses propres ratios et faire des choix stratégiques. Ce qui fut gagnant pendant la crise ne le sera pas nécessairement dans le futur. Il reste un risque de contamination des banques américaines. Il ne faut pas par ailleurs s'en tenir à un dogme. Si le réseau canadien reste trop prudent, il deviendra moins rentable. Le secteur bancaire est sujet à des concentrations et se globalise. C'est risqué de grossir moins que les autres.

Présentement, M. François effectue une recherche sur la restructuration des dettes souveraines et sur les meilleures méthodes à adopter en pareille situation. Le sujet ne peut pas être d'une plus grande actualité avec le cas de la Grèce en tête, mais aussi de plusieurs autres pays qui sont endettés jusqu'aux oreilles. «Que fait-on quand un pays dit: je ne peux pas ou ne veux pas payer ma dette? Il faut renégocier sa dette, comme cela s'est fait plusieurs fois dans le passé avec des pays de l'Amérique latine.» La recherche de M. François porte sur les options de renégociation qui seraient optimales. Vaut-il mieux contenter le prêteur ou donner une chance au pays emprunteur? Historiquement, on a suivi deux grandes voies:

1- Privilégier le rééchelonnement de la dette, c'est-à-dire donner une chance à plus long terme sans toucher au principal de la dette; ce fut un succès très limité.

2- Adopter la formule Brady appliquée aux États-Unis, soit oublier une partie de la dette. Ce fut la stratégie adoptée dans les années 1990 et 2000.

M. François cherche pour sa part certaines approches hybrides. «Toute théorie financière émane de l'économie, une discipline qui croit à la logique de marché, qui fait que s'il y a deux ou trois acheteurs ou vendeurs qui font un peu n'importe quoi, mais qu'il y a une vraie discipline de marché, à la fin il n'y aura aucun impact sur le prix. Ultimement, c'est tout de même l'économie réelle qui s'impose», dit-il. Le cas de la Grèce est bien là pour le démontrer: «Quand dans l'Union européenne un groupe de pays a voulu imposer des contraintes budgétaires, la Grèce, qui avait déjà affiché des chiffres erronés, a voulu maquiller ses comptes pour rester dans le cadre européen et gagner du temps. La manipulation de la comptabilité publique a créé la crise avec la Grèce. La réalité l'a rattrapée. Les mécanismes de correction sont brutaux. Si l'on avait su plus tôt, la crise aurait pu être moins violente.»

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Collaborateur du Devoir