Des statistiques qui commandent la prudence

François Bellavance (ci-dessus) se passionne pour les statistiques, passion qu’il met notamment au service de la sécurité routière en dirigeant un réseau qui influence le gouvernement québécois dans l’adoption de mesures visant à réduire le nombre d’accidents sur nos routes. C’est d’ailleurs à la suite d’une recherche à laquelle il a collaboré que l’État a réglementé l’usage du téléphone cellulaire au volant.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir François Bellavance (ci-dessus) se passionne pour les statistiques, passion qu’il met notamment au service de la sécurité routière en dirigeant un réseau qui influence le gouvernement québécois dans l’adoption de mesures visant à réduire le nombre d’accidents sur nos routes. C’est d’ailleurs à la suite d’une recherche à laquelle il a collaboré que l’État a réglementé l’usage du téléphone cellulaire au volant.

François Bellavance détient un doctorat en statistique de l'Université de Montréal. Il est professeur titulaire à HEC Montréal et directeur du réseau de recherche en sécurité routière du Québec, un domaine dans lequel il est fortement impliqué depuis 1998. On peut dire qu'il a, avec d'autres chercheurs, encouragé le gouvernement à adopter des mesures, pas toujours populaires, qui contribuent cependant à sauver des vies, comme le démontrent d'ailleurs les statistiques, sa grande spécialité.

Voici des chiffres qui parlent d'eux-mêmes: dans le cas des décès survenus dans des accidents routiers, 30 % des victimes n'avaient pas bouclé leur ceinture de sécurité. On sait par ailleurs que seulement 5 à 8 % des passagers ne s'attachent pas, ce qui prouve on ne peut plus clairement que la ceinture de sécurité protège des vies. La loi sur les ceintures de sécurité est l'une des principales mesures ayant été adoptées par le gouvernement à la suite de travaux de recherche universitaire sur la sécurité routière.

Après la récente période des Fêtes qui a donné lieu à une augmentation substantielle de la mortalité sur les routes, ce chercheur rappelle que le bilan routier du Québec demeure encore moins bon que celui de l'Ontario et d'autres pays, bien qu'il y ait eu de grandes améliorations depuis quelques décennies. Il ajoute ceci: «Mais ici, quand ça va bien, on a tendance à oublier la sécurité, et ce n'est pas long que le nombre de décès augmente.»

Ce ne sont évidemment pas les chercheurs qui prennent la décision de légiférer ou pas. «Ils interviennent quand ça devient plus complexe», souligne M. Bellavance, dont la contribution à la recherche se manifeste sur deux axes. Il y a d'abord un axe de recherche, qui est essentiellement méthodologique, visant à développer des solutions plus robustes et adaptées à la distribution et à la structure des données, selon le contexte, afin d'arriver à «des résultats qui soient le moins biaisés possible». D'ailleurs, au fil de sa carrière M. Bellavance a pu appliquer la méthodologie statistique à divers domaines, notamment en épidémiologie à l'hôpital St. Mary et à l'Université McGill, après avoir été consultant à l'Institut de recherches cliniques de Montréal.

Deuxième axe de recherche

Le deuxième axe de ses travaux de recherche porte sur les applications pratiques. «On aide à bien faire la collecte des données, à leur analyse et à l'interprétation des résultats», explique-t-il. Arrivé à HEC Montréal en 1998, il y a trouvé plusieurs collègues en recherche opérationnelle, plus particulièrement dans le transport. Claire Laberge Nadeau, une épidémiologiste, dirigeait le laboratoire de sécurité des transports, qui s'intéressait à la santé et à la sécurité routière. M. Bellavance a remplacé Mme Nadeau lorsque celle-ci a pris sa retraite. Par ailleurs, il est directeur du réseau de recherche en sécurité routière, mis sur pied en 2008, qui rassemble une trentaine de chercheurs dans une démarche multidisciplinaire: des ingénieurs civils pour les infrastructures routières, des ingénieurs en mécanique pour les véhicules, des psychologues pour mieux comprendre le comportement des usagers de la route. Au fait, de 80 à 90 % des accidents routiers sont dus à des erreurs humaines, à la suite de prises de risques volontaires ou involontaires.

Le professeur Bellavance a participé à la recherche effectuée entre 2001 et 2004 pour évaluer les risques de l'usage du téléphone cellulaire au volant. Ces travaux ont incité le gouvernement à proposer une loi interdisant un tel usage au volant. Cette loi fut adoptée en 2008. Y a-t-il un suivi sur le respect de cette loi, que de nombreux conducteurs ne semblent pas prendre au sérieux? Il n'y a pas de suivi de la part des chercheurs, mais pour l'instant des informations sont sans doute recueillies à l'interne, c'est-à-dire auprès des policiers et du ministère des Transports, informations que ceux-ci pourront transmettre éventuellement aux chercheurs, si le besoin d'éclaircissement se fait sentir.

La route: 30 % des accidents de travail

Actuellement, M. Bellavance est en voie de terminer une étude pour caractériser les accidents routiers au travail. Étonnamment, environ 30 % des décès au travail sont causés par des accidents routiers. Cette statistique comprend toutes les catégories d'emplois, y compris les policiers et les ambulanciers. La Commission de la santé et de la sécurité au travail est bien au fait de cette situation, mais elle n'a pas d'information sur les circonstances précises de ces accidents de travail, qui peuvent survenir tant sur les autoroutes que sur les chemins forestiers ou ailleurs. La base de données concernée contient plus de 8000 accidents, mais tous n'impliquent pas la mortalité. Une étudiante prépare son mémoire de maîtrise sur cette question.

Il y a par ailleurs certains projets d'étude qui vont certainement susciter beaucoup d'intérêt, dont un pour les jeunes et nouveaux conducteurs et un autre pour les personnes âgées de 75 ans et plus. Ce sont les deux groupes d'âge qui présentent les statistiques d'accidents mortels les plus élevées. On va se pencher sur le facteur de la prise de risques. En 2010, on a compté 129 décès chez les jeunes de 15 à 24 ans, de loin le groupe d'âge le plus affecté. Chez les personnes de 75 ans et plus, on n'a relevé que 49 décès. Toutefois, si l'on prenait en compte le faible kilométrage que ces personnes effectuent, on verrait une incidence certaine sur le risque important par kilomètre parcouru, note M. Bellavance.

Un autre sujet d'étude concerne les écoles de conduite. Les études montrent que ces écoles, telles qu'on les a connues, n'ont aucun impact sur les accidents routiers. On y enseigne bien le code de sécurité routière et comment manipuler les véhicules, par exemple comment stationner ou accéder à une autoroute, mais «généralement, les accidents n'ont rien à voir avec ce genre de situation, et beaucoup avec l'attitude, l'anticipation, ce qui s'apprend très peu dans un cours de conduite», soutient M. Bellavance, en ajoutant que les examens du ministère pour l'octroi de permis de conduire ne tiennent pas compte de ces facteurs. La solution pourrait être le recours à des simulateurs de conduite, où l'on crée des situations qu'on peut faire vivre plusieurs fois à un étudiant. Une étude est justement en cours dans trois écoles de conduite qui disposent de simulateurs; on veut vérifier si la formule est bonne. Les résultats ne seront pas disponibles avant 2015, soit un an après que des jeunes de 16 à 18 ans auront fait la démonstration de leur compétence au volant.

L'expérience-pilote du radar est une autre étude à laquelle a participé ce chercheur. Sa conclusion? «Le radar est bénéfique. On devrait aller vers un plus grand déploiement. Il s'agit de le faire correctement, toutefois. Il faut mettre le radar là où le risque est le plus élevé, dans des endroits stratégiques», conclut M. Bellavance, très conscient qu'il est important d'avoir un appui social à de telles mesures.

Y a-t-il un autre champ d'exploration en vue pour ce chercheur? Oui, cette fois dans le marketing, mais toujours en ce qui concerne la sécurité routière. M. Bellavance se demande quelle formule publicitaire pourrait parvenir à sensibiliser les jeunes. Jusqu'à maintenant, les annonces publicitaires, aussi dramatiques soient-elles, ne semblent pas avoir eu d'impact sur la clientèle visée. Le chercheur se demande si les jeux vidéo et les films dans lesquels on voit beaucoup de vitesse ont une mauvaise influence sur les jeunes conducteurs. En ayant recours à un simulateur, on va évaluer leur réaction devant diverses situations. Cette étude devient un sujet de thèse pour un étudiant au doctorat.

***

Collaborateur du Devoir